Susie et les Baker Boys 1


Nos amis de chez Éléphant Films nous régalent encore avec leur nouvelle collection qu’ils nous balancent, comme ça, l’air de rien : quatre films musicaux un peu oubliés dans les limbes du cinéma de papa. Nous, on s’en régalait déjà d’avance. Susie et les Baker Boys, l’un d’entre eux, est une magnifique comédie dramatique sur le monde de la musique.

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Ne tirez pas sur les pianistes

Vous vous serez déjà demandé pourquoi nous avons décidé de vous parler de films musicaux sur Intervista, dont le fer de lance est le cinéma de genre. Seulement voilà, le cinéma de genre qu’on aime sous-entend aussi le cinéma de tous les genres, populaire et moins populaire, des films assez uniques pour pouvoir être discutés dans l’optique d’un cinéma différent. Et les quatre films distribués par Éléphant Films sont certes bien éloignés de la superbe collection Hammer dont vous nous parlions il y a quelques mois, mais n’ont pas moins pour but de proposer des œuvres rares, parfois inédites, qui voient le genre musical de manière différente. Le film discuté ici même, Susie et les Baker Boys, qui vous plonge dans l’univers des pianistes de bar, ces éternels losers, est l’un de ceux-ci.

Ces Fabulous Baker Boys, comme le dit le titre original, ce sont Jack (Jeff Bridges, qui est beau) et Frank Baker (Beau Bridges, qui est moche), deux pianistes qui jouent ensemble depuis des décennies dans les différents bars lounge de Seattle. Leur numéro, qu’ils répètent à l’infini, consiste à reprendre des standards du jazz et de la pop et de les adapter pour un spectacle drôle et enflammé pour deux pianos. Mais leur cachet est de plus en plus réduit au fil du temps. Les musiciens envisagent alors d’engager une chanteuse pour donner un nouvel élan à leur carrière. Pendant un casting, ils restent bouche bée devant le talent de Susie Diamond (Michelle Pfeiffer), et ses attitudes de femme fatale…

Produit par Sydney Pollack et originellement écrit pour Bill Murray et Chevy Chase (quel curieux film il aurait été), Susie et les Baker Boys n’est pas, à la différence des trois autres titres proposés par Éléphant Films, une comédie musicale, mais un film sur l’univers de la musique. bakerboys2Une comédie dramatique simple et en même temps assez singulière, réalisée par un inconnu nommé Steve Kloves – qui signait là son premier film en tant que réalisateur mais qui ne connaîtra le succès qu’à partir des années 2000, en signant les scénarios de six des sept films de la saga Harry Potter. En 1989, Seattle était le berceau d’un genre musical tout jeune mais déjà en pleine puissance : le grunge. Alice in Chains, Nirvana et Soundgarden régnaient en rois, et le petit dernier, Pearl Jam, allait bientôt naître. Mais Kloves, s’il choisit de situer l’action de son film à la fin des années 1980 à Seattle, fait une abstraction totale de ce nouveau phénomène, en se focalisant sur l’univers des clubs lounge à travers ces deux frères un peu losers. Le résultat est un long métrage intemporel, ou plutôt hors du temps. Les ambiances, les cadrages superbes de Michael Ballhaus (chef-op’ de Fassbinder et Scorsese dans sa grande période) semblent tout droit sortis d’un film noir de l’âge d’or d’Hollywood, et l’on assimile aisément Michelle Pfeiffer à la femme fatale des années 1940 (au-dessus d’elle plane l’aura de Lizabeth Scott, qui avait – belle coïncidence – sorti un très beau disque de reprises de standards du jazz en 1958) et les deux frères renvoient évidemment à ces duos de personnages classiques du film noir, jadis tueurs, ici musiciens (l’aîné, qui a une vie paisible et rangée, doit s’occuper de son jeune frère encore trop fougueux, qui suit bien trop souvent un instinct qui se retourne contre lui).

Histoire de brouiller les pistes, Steve Kloves fait du scénario de son film un drame amoureux tout à fait symptomatique de ceux des années 1980. Rien de bien nouveau à l’horizon, donc, si ce n’est ce mélange des genres et des styles qui se marient à merveille. On rit parfois, on s’extasie à écouter Michelle Pfeiffer (et à la regarder aussi : si Grease 2 et Scarface prouvaient qu’elle est une piètre danseuse, ce film-là labakerboysbr montre son talent de chanteuse, gorgeous in red dress quand elle se prélasse sur le piano de Jeff Bridges en chantant Makin’ Whoopee, elle nous fait oublier Jessica Rabbit), et l’œuvre est pourvue de quelques séquences poignantes, à la fois belles et fortes. Parmi celles-ci, on retient notamment la rupture, au petit matin, entre Susie et Jack dans l’appartement de ce dernier (le jeu glacial de Jeff Bridges pour cette scène renvoie à Bogart) et l’engueulade entre les frères Baker, qui va bien au-delà du cinéma, puisque Jack et Frank deviennent littéralement, l’espace d’un instant, Jeff et Beau : ils deviennent dans le film ce que les acteurs cachaient jusque-là, et l’on est en droit de se demander jusqu’où leur relation dans la vie a pris le dessus sur leur relation à l’écran.

Susie et les Baker Boys fut boudé à sa sortie par le public (aux USA, les recettes ont tout juste remboursé le budget total du film), mais sa reconnaissance par les critiques et les professionnels n’a pas aidé à sortir l’œuvre du lot. Destiné à être oublié, ce long métrage qui prend le monde de la musique comme toile de fond pour mieux étudier et exploiter les relations humaines avec un trio de tête époustouflant et tout droit sorti d’un Howard Hawks n’a bénéficié d’une vraie appréciation qu’après-coup, par les cinéphiles des années 2000 – un phénomène dû probablement lié au rôle de Steve Kloves dans l’entreprise Harry Potter. Douze ans après sa sortie en DVD chez TF1 Vidéo, Éléphant Films ressort ce joyau perdu du cinéma américain dans une superbe version restaurée, à l’intérieur d’un combo Blu-Ray/DVD. L’image est très belle, on appréciera tout particulièrement le travail sur les couleurs, et les deux pistes audio (V.O. et V.F.) sont proposées dans un joli master DTS. Côté bonus, l’éditeur propose des bandes-annonces, une galerie d’images, la bande-son séparée et une présentation (à regarder après avoir vu le film) par le grand Jean-Pierre Dionnet, que l’on pourrait entendre parler éternellement, et qui prouve, lui aussi, qu’on peut être spécialiste du film de genre et défendre des grands films oubliés.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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