Mon père va me tuer


Près de vingt-cinq ans après leurs premiers projets communs, le duo Daniele Ciprì/Franco Maresco se sépare. Le temps d’un film, heureusement, car le duo fait certainement partie des cinéastes les plus talentueux (mais malheureusement trop méconnus) du paysage italien, voire même européen. Bien peu d’artistes, en Europe, proposent un cinéma à la fois décalé et agressif comme eux ont su le faire (Ulrich Seidl, peut-être), avec le génial Totò qui vécut deux fois, par exemple, qui souleva à sa sortie en 1998, l’un des plus grands débats sur la censure cinématographique en Italie. Instigateurs d’une petite centaine de projets (trois longs métrages de fiction, plusieurs dizaines de documentaires et de courts métrages, et même une pièce de théâtre), le duo se sépare pour la première fois en 2010, lorsque Franco Maresco réalise, seul, un documentaire sur le jazzman Tony Scott. Deux ans plus tard, arrive le premier film solo de Daniele Ciprì, E’ stato il figlio (en français : Mon père va me tuer), adapté d’un roman basé sur un fait divers survenu dans les années ’80 à Palerme.

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Dans ma Benz, Benz, Benz

La famille Ciraulo habite dans un quartier pauvre de Palerme (pléonasme) ; elle est composée du patriarche Nicola, sa femme Loredana, ses parents Fonzio et Rosa, son fils Tancredi et sa fille Serenella. Une famille sicilienne ordinaire, en somme. Lors d’un règlement de comptes entre mafieux qui aura lieu dans leur quartier, Serenella sera tuée accidentellement. La famille, ravagée par la douleur de cette disparition, va faire le deuil relativement vite lorsqu’elle apprend qu’il existe un dédommagement de la part de l’Etat aux victimes de la Mafia. 220 millions de lires. 750 000 francs. 115 000 euros. Une somme conséquente. Mais comment l’investir? Nicola a trouvé la solution: une belle Mercedes, achetée neuve, chez un vrai concessionnaire. Mais au-delà de la fierté et du bonheur que l’engin allemand apporte à Nicola, il va surtout signer la déchéance de la famille…

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Malgré l’absence de Franco Maresco derrière la caméra, Mon père va me tuer s’inscrit dans la même veine que les œuvres précédentes de Daniele Ciprì, qu’il réalisa donc avec son acolyte. Une fable moderne dans l’Italie profonde, celle qui habite dans les quartiers gangrenés par la Mafia. Et Daniele Ciprì filme la vie et le monde de la famille Ciraulo d’une façon très particulière, en opposant la froideur du quartier, ces grands bâtiments gris, pas très accueillants et qui deviennent presque des personnages, mis en scène dans des plans très larges qu’aurait pu shooter Terry Gilliam, et les Ciraulo, qui mettent de la couleur dans le quartier. Et comment: ces personnages semblent sortir tout droit de l’imagination d’un fou, et Ciprì ne perd pas une seule occasion de leur réserver des plans serrés, qui font ressortir, d’une simple expression du visage, tout l’ahurissement, toute la bizarrerie qu’ils renferment.

On peut évidemment comparer ce film à Affreux, Sales et Méchants de Scola. D’ailleurs, on imagine que les satires sociales de cet acabit ont toujours eu de l’influence sur Daniele Ciprì (et, bien sûr, sur Franco Maresco). Seulement, lorsque Scola s’amuse à mettre en scène la famille Mazzatella, il livre une comédie sans ambiguïté. Grinçante, criante de réalisme (Scola voulait faire un documentaire avant de changer de cap), mais sans ambiguïté. Le réalisateur palermitain, à l’inverse, créé de toutes pièces un film qui sera souvent drôle, certes, mais souvent horrible, aussi. Mais là encore, Ciprì apporte une touche d’originalité: l’horreur de la situation est apportée par l’absurde. Pas forcément par le rire, mais par l’absurde – la façon qu’a Nicola (interprété par l’inimitable Toni Servillo) d’humaniser sa voiture ou la quasi-catatonie de Busu, le narrateur, en sont deux exemples.

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Dans E’ stato il figlio, Daniele Ciprì filme, comme à son habitude, une Sicile qui, derrière ses personnages grotesques et risibles (on notera notamment la galerie de seconds rôles tous plus incroyables les uns que les autres), n’en est pas moins misérable. Dans tous les sens du terme. Une misère financière, bien sûr, mais aussi une existence consternante, étant donné que la famille est prête à tout monnayer, même la mort de leur fille. Extrêmement bien reçu à la dernière Biennale de Venise (il en est reparti avec trois prix), ce long métrage était assurément l’un des meilleurs films en compétition au 35è Festival du Film Italien de Villerupt et devrait sortir sur nos écrans le 2 janvier 2013.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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