The Cat, the Reverend, and the Slave 1


Véritable plongée dans l’univers des joueurs de Second Life, The Cat, The Reverend and The Slave ne se contente pas simplement de dresser le portrait d’un monde virtuel, il s’intéresse davantage aux joueurs, à leur folie peut-être, mais d’abord à leurs états d’âme, et enfin surtout à l’obscur objet du désir qui les lie si fortement à leur double : l’avatar.

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Once upon a time in Second Life

The Cat, The Reverend and The Slave, dès son titre, distille quelques pistes quant à ses influences. Serait-ce là un western ? Peut-être en partie. Car là aussi, c’est un parcours initiatique. Une déambulation, dans un vaste territoire, dans un Grand Ouest numérique : Second Life. Un second monde numérique peuplé d’avatars, autour duquel Alain Della Negra et Kaori Kinoshita dressent des portraits de joueurs et de leurs doubles, de la même façon que Sergio Leone construisait ses archétypes de personnages et leurs faces cachées. Alors, dans cette ville fantôme, on croise aux contours d’une porte, ce chat, qui dégaine la patte plus vite que son ombre, et descend les escaliers sans les faire grincer. Il est si agile qu’il attraperait sans soucis le micro du perchman pour l’envoyer valdinguer dans le mur d’à côté. Il y a aussi le révérend, et ses habits qui semblent taillés à même son corps. Derrière ce personnage et sa femme se cache peut être ce désir de conquête : venus ici pour évangéliser un nouveau monde. Il y a ce mec, mi homme-mi femme, peut être un peu Freaks sur les bords, mais qui dans ce grand désert, exploite ses petits esclaves, non pas pour cultiver le coton, mais bien pour son plaisir sexuel personnel. Et autour de ça, il y a la ville et ses bâtiments. Le saloon par exemple, que le tenancier transforme en bordel lorsque l’on monte au premier étage, vendant du sexe pour quelques dollars de plus. Et puis sa femme, qui essaie tant bien que mal de conserver un minimum fréquentable le rez-de-chaussée.

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Alors, y a t-il finalement tout du western dans ce Grand Ouest numérique ? Non, il n’y a pas tout, il y a bien plus. Certes, il n’y a pas les cavalcades de chevaux – puisqu’il y a des hommes-chevaux – pas plus que de mexican standoff d’anthologie. Il n’y a pas non plus ce fameux petit buisson qui passe au milieu du duel en plein désert, pas de cactus, presque pas d’Indiens. Malgré tout, il y a ces héros solitaires en quête d’identité. Ces êtres mystérieux, mi héros-mi renégats. Chacun des personnages auxquels Alain Della Negra et Kaori Kinoshita s’intéressent ont cette petite particularité qui fait de chacun d’eux un personnage de cinéma à part entière. On est dans un documentaire, c’est vrai, et leurs confidences face caméra nous forcent d’emblée à éliminer l’idée d’une fiction. Mais malgré tout, les réalisateurs jouent si habilement de la porosité de leur sujet avec la fiction, que l’on se laisse assez facilement transporter vers une autre dimension du réel. Finalement, la magie qui opère, c’est cette mise en abîme qui fait mouche. On parle d’un monde virtuel dans le réel, aussi, le mélange des genres opère une distorsion de la perception, si bien qu’on ne sait plus si ce virtuel est bien réel, si le réel est du virtuel, brouillant les pistes entre ce qui est vrai ou faux. Cette manière de faire parler les joueurs de leur vie à l’intérieur de Second Life forge alors une certaine poésie. Cela nous rappelle un peu les enfants qui aux détours de leurs jeux, s’inventent des “on dirait qu’on était des…”, des histoires auxquelles ils finissent par croire dur comme fer, portés par leur douce naïveté et un imaginaire sans faille.

Le monde fou que les joueurs se créent sur Second Life n’est alors qu’un miroir de leur propre situation. Krista est un homme qui aimerait vivre constamment déguisé en femme, mais le regard de la société américaine puritaine l’empêche de vivre comme il le souhaiterait. Sur Second Life, non seulement il peut être une femme, mais il peut s’il le veut vivre dans l’atmosphère si particulière de la sphère goréenne. Les Goréens, c’est une communauté du jeu qui base ses pratiques sur une série de romans de John Norman, Les Chroniques de Gor, et qui fonctionne sur des dogmes mettant en avant les pratiques sado-masochistes et les relations maîtres à esclaves. Ce monde virtuel est envahi de ce genre de dérives communautaires. C’est ce qui reste à l’esprit, lorsque l’on voit pour la première fois le film. Ce monde virtuel, censé être un monde en mieux, un paradis numérique, n’est finalement qu’une extrapolation de toutes les dérives du monde, plus ou moins déviantes: omniprésence du sexe dans toutes ses pratiques, évangélisation massive, présence envahissante de l’argent, esprit de communauté prépondérant. Ce communautarisme est tellement légion que le ”jeu” est quasiment fondé sur cette structuration en groupes. Ce monde ouvert, idyllique, cet Utopia en pixels, ne serait-il pas finalement notre monde en pire ? Ou bien peut-être au contraire une case ouverte pour que les minorités injustement boudées par notre société puissent enfin trouver un lieu d’expression, et vivre leur vie comme ils l’entendent ?

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C’est toutes ces questions que soulèvent le film, même si pour les auteurs, il s’agissait plutôt de s’intéresser aux rapports de l’humain avec son avatar, avec ce double, plutôt qu’à la consistance même de Seconde Life, de ses dérives jusqu’à ses révolutions. Le film aurait très bien pu aborder d’autres mondes virtuels, d’autres ”jeux” et s’intéresser à d’autres types de relation de l’humain à son avatar. Mais contrairement à ‘World of Warcraft’, le monde de Second Life n’est que rarement défini comme un jeu à part entière. Le programme est plus proche du simulateur de vie ou du réseau social que du jeu à quête. Il n’y a pas de but dans Second Life, mis à part vivre sa (seconde) vie. En cela, le choix des réalisateurs de se focaliser uniquement sur cet univers renforce grandement le propos. Car lorsque ces gens parlent face caméra de leur vie dans Second Life, ils se racontent un petit peu eux mêmes, en filigrane. Il s’agit peut-être davantage pour eux d’une quête d’identité et d’une sorte de thérapie, tandis que certains autres jeux massivement multijoueurs relèvent davantage d’une pathologie d’addiction. En tout cas, le rapport à l’avatar semble tout autre, et les confessions parleraient peut-être beaucoup moins de la personne qui se cache derrière l’avatar.

C’est donc avec une certaine habileté que les réalisateurs s’emparent de leur sujet, et évitent les autoroutes à clichés. Ils préfèrent les routes sinueuses du Texas, nous faisant voyager dans leur Grand Ouest américain, dans cette photographie d’une grande ville qui n’existe pas, peuplée d’habitants qui n’existent qu’à moitié, dans un monde rêvé qui existe simplement parce que le nôtre a cessé de nous faire rêver: en oubliant de laisser s’exprimer les rêveurs.

L’interview d’Alain Della Negra (co-réalisateur)  est disponible ici.

Note: le film The Cat, the Reverend and the Slave est disponible en DVD, chez Capricci Films et dans la plupart des FNAC.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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