Jabberwocky


Premier long-métrage de Terry Gilliam, produit en 1977 entre deux aventures avec ses camarades des Monty Python, Jabberwocky se retrouve de nouveau à l’affiche de vos cinémas dans une copie restaurée grâce à Carlotta. Inspiré du poème homonyme de Lewis Carroll, cette production hors-normes est un conte médiéval entre fantastique et satire sociale comme seul le réalisateur sait le faire. 

Jabberwocky face à un vaillant chevalier un genou à terre, l'épée dans la main.

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Donjons & Dragons

Un villageois effrayé par le Jabberwocky, hors-champ, scène du film Jabberwocky.

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On dit souvent d’une première œuvre cinématographique, aussi difforme et inégale soit-elle, qu’elle révèle énormément d’un cinéaste et qu’il sera toujours intéressant de s’y replonger une fois le cinéaste ayant livré des œuvres majeures avec le temps. Aujourd’hui, que ce soit Brazil (1985), Las Vegas Parano (1998) ou L’Imaginarium du Docteur Parnassus (2009) le membre le plus singulier des Monty Python a offert aux spectateurs des œuvres fortes et profondément marquées par une identité d’auteur affirmée. C’est alors que se replonger dans Jabberwocky devient intéressant, tant le reste de son travail résonne avec ce premier essai. Le style de Terry Gilliam, s’il faut le définir, se trouve entre le burlesque et le bizarre, où l’image la plus significative serait un plan en contre-plongée sur deux personnages aux visages boueux et abimés. Ces mêmes plans, qui seront nombreux dans ses productions suivantes, sont d’ores et déjà présents aux balbutiements de Jabberwocky. Également, au cœur du récit, on découvre la thématique de l’inégalité des classes, où un jeune héros naïf et pauvre se verra propulser par une suite de quiproquos comme un valeureux chevalier prêt à épouser une belle princesse. Ces mêmes réflexions, sur les classes et les inégalités, seront au centre de plusieurs des futures réalisations du cinéaste et trouveront alors une résonnance encore plus évidente et puissante qu’ici même… Le principe d’usurpation est particulièrement intéressant lorsque l’on repense à L’homme qui tua Don Quichotte (Terry Gilliam, 2018), où la finalité de cette réflexion – initiée en 1977 – trouvera une conclusion épique et inespérée dans l’un de ses longs-métrages les plus importants et réussis. Mais en réalité, bien que tout soit déjà présent dans Jabberwocky, nous nous retrouvons face à une ébauche, au sens noble du terme tant il s’agit d’une matière première de qualité, qui ne demande qu’à patienter le temps que son modeleur soit davantage expérimenté. Comme s’il était encore un peu trop tôt pour que Terry Gilliam prenne son envol, et d’ailleurs, il repartira pour un autre long-métrage avec les Monty Python avant de signer sa deuxième réalisation hors du groupe, le succulent Bandits, Bandits (1981).

Le forgeron du village rit avec un étrange personnage médiéval sur le palier de son atelier, scène du film Jabberwocky.

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Néanmoins s’il faut nommer l’un des défauts majeurs de cette production fantastico-moyen-âgeuse, c’est bien la proximité à la fois dans le fond, la forme et surtout dans le temps avec Monty Python : Sacré Graal (Terry Jones et Terry Gilliam, 1975). Terry Gilliam, qui officie en tant que scénariste et réalisateur dans les deux films, répète légèrement les mêmes intentions et volontés. Jabberwocky se revendique davantage comme le petit frère mal élevé de Monty Python : Sacré Graal (Terry Jones et Terry Gilliam, 1975), cherchant à ressembler à son aîné, tout en voulant s’en émanciper à tout prix. Ici, vous ne trouverez nul lapin mignon mais ô pourtant cruel, le Jabberwocky dont il est question durant toute la narration est aussi redoutable en action qu’en apparence. C’est d’ailleurs le réel point de divergence de l’influence de son travail avec ses joyeux camarades britanniques, cette esthétique dégoulinante et profondément gothique, permettant des plans très beaux et liés aux illustrations des ouvrages de Lewis Carroll. C’est la plus grande réjouissance durant les une heure et quarante-cinq minutes de Jabberwocky : son envie folle d’offrir un travail visuel entre le fantastique et l’horreur, où le spectateur n’aura jamais vu ailleurs les images qu’il s’apprête à découvrir. A ce titre, l’introduction du long-métrage de Terry Gilliam n’est pas sans rappeler celle d’un autre film, sorti quelques années après, un certain Evil Dead (Sam Raimi, 1981).

Entre influences passées et futures, Jabberwocky est de ces œuvres que l’on regarde dans un musée pour réussir à comprendre complètement celles d’à côté. Un point de repère et d’intentions qui est intéressant à regarder, encore et encore, pour effectuer un jeu de miroirs avec les œuvres plus matures et majeures qui auront émergées par la suite. Pas inintéressant donc, et sûrement un joli point de départ pour découvrir le travail de l’un des cinéastes les plus importants et atypiques du panorama international. Au fond, qu’importe le long-métrage, tant que l’essence du réalisateur est présente… Et Jabberwocky sent à plein nez le Terry Gilliam, c’est certain !


A propos de William Tessier

Si vous demandez à William ce qu'il préfère dans le cinéma, il ne saura répondre qu'avec une seule et simple réponse. Le cinéma qu'il aime est celui qu'il n'a pas encore vu, celui qui ne l'a pas encore touché, ému, fait rire. Le teen-movie est son éternel compagnon, le film de genre son nouvel ami. Et dans ses rêves les plus fous, il dine avec Gégé.

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