Street Fighter : Assassin’s Fist


J’ai toujours considéré trois compétences universelles pour ne pas être laissé sur le banc de touche réservé aux inadaptés sociaux : Savoir faire du vélo, jouer au ping-pong et avoir un perso à Street Fighter 2. Celui que je considère comme le plus grand jeu de Capcom est en effet un bloc, un parpaing posé sur la timeline de la culture populaire et la pierre angulaire de l’histoire du genre humain. Aussi, quand deux gugus amateurs décident de rendre honneur à Street Fighter à travers une série en prise de vues réelles pour enfin prendre un peu au sérieux ce qu’il est possible de raconter sur son univers, on se tait, on pioche une poignée de chips au thon et on regarde.

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“You must defeat Luc Besson to stand a chance”

 A vrai dire, les différentes tentatives d’adapter la licence au cinéma ou à la télévision par le passé n’ont jamais vraiment rendu honneur à la mythologie de Street Fighter en dehors d’une indéniable volonté de bien faire (ou de faire du pognon facile, ce qui est bien légitime me direz-vous). C’est donc un challenge relevé par Joey Ansah et Christian Howard que d’exprimer à travers Street Fighter Assassin’s Fist les possibilités scénaristiques d’un univers aussi riche et compte tenu des nombreux fan-movies sur Zelda, Assassin’s Creed, Tomb Raider, Uncharted et autres licences populaires, nous étions malgré tout en droit d’être méfiants. Oui car nous jouons peut-être aux jeux vidéo, mais nous ne sommes pas cons pour autant¹.

Bref rappel pour les deux2 du fond qui feraient mieux de taffer leur Dhalsim si ils veulent valider leur semestre : Street Fighter 2 est le jeu de combat qui a tout révolutionné dans l’approche que les développeurs (et des joueurs) avaient du genre. Dans l’histoire du jeu de baston (et peut-être même du Jeu Vidéo tout court), il y a eu un avant et un après Street Fighter 2 et la série est depuis profondément ancrée dans le bagage culturel de quiconque se sera saisi d’une manette au cours de sa vie². Les personnages de la série sont devenus emblématique et leur histoire ne nous a toujours été contée qu’en filigrane à travers les modes arcade des différents épisodes. Toutefois, contrairement aux jeux d’aventure, aux jeux scénarisés qui sont légion depuis les années 90 ou ceux qui laissent la priorité à la narration plus qu’au gameplay, le background et cette mythologie est intrinsèquement dispensable. Il existe donc une histoire officielle, un “canon”, mais puisqu’elle n’occupe aucune place dans ce qu’est Street Fighter en tant que jeu de baston, c’est là que les conteurs et les créatifs entrent en jeu. Et c’est également là que l’on va enfin pouvoir aborder le sujet de ce papier après deux paragraphes de stupidités et de lieux communs, je fais ce que je veux de votre attention et ça m’excite.

Street Fighter Assassin’s Fist a vu le jour en 2014, quelques années après un financement laborieux sur kickstarter et quelques errements au niveau de la budgétisation du film. Heureusement, avec l’aval de Capcom, la situation a fini par se débloquer et un partenariat avec Machinima fit que la série bénéficia d’une diffusion sur Youtube avant de voir ses épisodes rassemblés pour une version film destinée à la télévision, et enfin à la distribution en DVD et Bluray. Le film fait bien les choses et choisit de raconter la jeunesse des deux personnages principaux de la licence, Ryu et Ken. Une jeunesse initialement développée dans les épisodes “Alpha” de la série, sortis après les quelques déclinaisons de Street Fighter 2 aux alentours de 1995. Ryu est un jeune japonais recueilli par Gouken, dernier maître de l’Ansatsuken (“poing de l’assassin”), l’art martial dominant dans la série. Il est encore enfant lorsque Ken, fraichement débarqué des États Unis, rejoint le dojo et c’est depuis cet instant que nos deux karatékas se vouent l’un envers l’autre une amitié aussi certaine que leur rivalité. Tous deux bons élèves, ils parviennent sous les enseignements de Gouken à maîtriser deux des trois attaques emblématiques de la série : Le tatsumaki senpukyaku (“le coup de pied tornade”) et le shoryuken (“le poing du dragon”). La dernière étape, c’est l’apprentissage du hadoken, la fameuse boule de feu qui est à Street Fighter ce que le sabre laser est à Star Wars, ce que le lasso est à Indiana Jones, ce que les pommes sont à Jacques Chirac. Au cours de l’apprentissage laborieux de cette technique au dojo de Gouken, Ken qui fait preuve de moins de facilité que Ryu déniche dans une chambre condamnée d’étranges manuscrits. De mystéri4eux schémas y sont décrits et Ken y découvre une autre façon de générer le hadoken. Sa démonstration interpelle Gouken qui interdit alors à Ken aussi bien de recommencer que d’en parler à Ryu. Les manuscrits décrivent en effet les découvertes effectuées par Gouki, le frère de Gouken, à propos du satsui no hado, autrement dit la concrétisation des intentions meurtrières initialement véhiculées par l’ansatsuken. C’est au cours d’un flashback occupant la moitié du film que Gouken raconte alors son passé, à savoir comment lui et son frère Gouki (tous deux élèves du maître Goutetsu) ont été recueillis et formés dans ce même dojo. Comme tous bons frères de récits de fiction qui se respectent, l’un et l’autre présentent des traits de caractères opposés en cela que Gouki exprime très tôt que la rage de vaincre et la volonté de se dresser au sommet du savoir connu sont ses moteurs, tandis que Gouken fait preuve de plus de sagesse et de mesure. Ils développeront ainsi chacun leurs propres déclinaisons de l’ansatsuken : Gouken parviendra à créer et ressentir le vide et la sérénité, tandis que Gouki choisira la voie de la souffrance et de l’abandon de soi pour se consacrer corps et âme au satsui no hado. Il aura d’ailleurs été banni du dojo au préalable, parce que merde à la fin, entre l’ambiance de merde au dessert, ceux qui nettoient mal le bac de douche et les boules de feu violettes, il fallait remettre les points sur les i. Bref, tout ceci le mènera à devenir le démon Akuma, le perso tout craqué faisant office d’antagoniste récurrent dans les divers épisodes de la série Street Fighter. On n’allait pas demander à Street Fighter de réinventer le monomythe de Campbell, mais on saluera l’idée du mec qui se plante un néon dans le dos pour bien rappeler qu’il n’est pas du bois dont on fait les boîtes à fromage.

5Tout ceci est donc correctement raconté sans réel faux pas vis-à-vis du canon de la série. Quelques différences mineures dans la chronologie des événements racontés sur les wiki dédiés à la série ou les adaptations en comics feront lever le³ sourcil des plus pointilleux (ceux qui l’ouvrent sur internet mais qu’on ne voit pas en tournoi, quoi) mais sur ce plan là, l’adaptation au format épisodique se fait très bien. J’aimerais faire semblant de ne pas comprendre, mais il est difficile de ne pas relever l’inutilité de l’idée qu’eurent les scénaristes d’inclure Sayaka, la fille de Goutetsu (elle n’existe que dans l’OAV Street Fighter Alpha : Generations). Dans une catégorie de récits fictifs où les personnages féminins sont de base peu représentés, il est dommage de n’avoir pour seule femme dans le film qu’un personnage créé dans le seul but de rabâcher le cliché de la fille timide, douce et attentionnée, qui se confond en excuses lorsqu’elle tousse et qui se révèle absolument inutile alors que les jeux de baston peuvent se targuer de présenter des personnages féminins valorisants en terme de caractère, de design ou de background (Street Fighter ne faisant pas exception). On mettra ça sur le compte de la paresse créative et de l’intégration de nombreux clichés sur la représentations des femmes de manière générale, ce n’est pas Assassin’s Fist qui y aurait changé quoi que ce soit mais ça reste dommage car on a vraiment la sensation de perdre son temps dès que ce personnage intervient.

A côté de ça, il est agréable de voir que sur deux bonnes heures de film, ces pans d’histoires racontées en trois phrases au détour d’un mode arcade et trois articles de wiki parviennent à former un ensemble cohérent. Il faut bien se rappeler que dans le cas des jeux de combats, le background, l’histoire ou la mythologie sont toujours présents mais jamais mis à contribution lors des phases de jeux. Ce n’est pas le cas des jeux d’aventure ou ultra-scénarisés qui inspirent de nombreuses fan-fictions ou d’autres films amateurs, puisque l’histoire nous est racontée à travers la session de jeu. Là, quand on se fait un Street, on ne vient que pour taper sur la gueule de son vis-à-vis pour prouver que c’est vrai quoi, c’est pas encore à moi d’acheter les pizzas, on fait moit’moit’ si tu me prends plus d’un match à mon Guile. Peut-être même que l’histoire de Street Fighter, la moitié des gens qui dosent le jeu n’en auront jamais rien à péter. Toutefois, savoir qu’il est possible de faire quelque chose de cette histoire, de la développer sur deux heures, et bien cela donne un sens à la démarche et c’est à mon sens un des gros intérêts de Street Fighter Assassin’s Fist.

3Au delà de l’aspect purement narratif du film, c’est bien évidemment à la mise en scène que sont attendus au tournant tous ceux qui s’aventurent sur les sentiers minés de l’adaptation de Jeux-vidéos au Cinéma. Dans la mesure où les efforts sont concentrés sur le récit parce qu’il n’est de toute façon pas possible (et surtout peu intéressant) de rendre à l’écran la frénésie, la richesse et les enjeux des combats d’une partie de Street Fighter, il n’y a pas lieu d’envisager le film autrement qu’un “simple” film d’arts martiaux. De fait, il sera probablement dispensable pour les amateurs du genre n’ayant aucune espèce d’affinité avec la licence… En ce qui nous concerne, le film nous régale de par la façon dont il a intégré les codes visuels de Street Fighter, ce qu’il a fait des personnages, le rendu des effets spéciaux conçus pour être évidemment les plus fidèles possibles à ceux du jeu vidéo ainsi que les chorégraphies des combats. Des coups de pieds sautés, des uppercuts, des boules de feu, c’est finalement assez commun dans les bédés, au cinéma ou dans les jeux, et pourtant ces attaques sont intégrées au film un peu comme elles le sont au cours des parties de Street Fighter : c’est à dire noyées dans les assauts, pas forcément mises en avant pendant les combats comme des attaques ultimes et évidemment, physiquement improbables (voire grotesques).

Capture d’écran 2015-04-16 à 18.21.09De façon assez évidente, que des acteurs incarnent des personnages au chara-design très marqué, ça prête toujours à débat. Enfin non, il n’y a pas de débat, ils sont ridicules en fait, Ken a une coiffure encore plus conne que dans le jeu et en dehors de Gouken et Gouki, les personnages sont incarnés par des armoires normandes dont la musculature n’évoque pas tant le corps robuste de celui qui essuie des hadoken depuis 25 ans que de gros coussins de chair prêts à éclater au moindre contact avec une fourchette. Et ce qui est formidable, c’est qu’on les laisse faire. Ces types ne ressemblent en rien aux personnages que l’on incarne depuis Street Figther 2 (qui eux-même ont connu de sérieux ravalement de façade au cours du temps) et pourtant on accepte sans réfléchir parce que nous avons affaire à un film de fans pour les fans… en réussi. Vous l’aurez donc compris, le fait que le film s’adresse directement à moi à travers mon profil de joueur et mes affinités à Street Fighter crée inévitablement un biais en sa faveur. C’est le cas pour de nombreuses autres personnes et l’inverse est également possible (et peut-être même plus répandu). Oui Street Fighter c’est mieux en jeu, oui les acteurs jouent parfois comme des patates, oui il y a des longueurs dans la narration. Toutefois, pour une fois qu’une adaptation de jeu vidéo en film propose quelque chose et présente un intérêt, il est dommage de ne pas soutenir la démarche. D’autant que la sortie en Bluray/DVD vous tend les bras afin de profiter de la version longue de Street Fighter Assassin’s Fist, accompagnée de bonusques de bon aloi, allant du traditionnel bêtisier aux scènes coupées, avec évidemment des chouettes interviews donnant la paroles à celles et ceux qui ont porté ce projet. D’ailleurs, les deux réalisateurs souhaitent adapter certains événements se déroulant au cours de Street Fighter 2 d’ici la fin 2016 et vu le succès de leur premier film, tout ce qu’on leur souhaite, c’est évidemment d’y parvenir.

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¹  Bien sûr que si
²  Un pin’s à celui ou celle qui trouvera dans quel film de Woody Allen on peut voir une borne Street Fighter 2
³  Oui, oui. “le”


A propos de Nicolas Dewit

Maître Pokémon depuis 1999, Nicolas est aussi champion de France du "Comme ta mère" discipline qu'il a lui même inventé. Né le même jour que Jean Rollin, il espère être sa réincarnation. On sait désormais de source sure , qu'il est l'homme qui a inspiré le personnage du Dresseur "Pêcheur Miguel" dans Pokemon Rouge. Son penchant pour les jeux vidéoludiques en fait un peu notre spécialiste des adaptations cinématographiques de cet art du pauvre, tout comme des animés japonaises pré-Jacques Chirac, sans vraiment assumer.

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