J.J Abrams ou l’Eternel Recommencement (Livre) 1


Après deux excellents essais déjà chroniqués dans nos pages intitulés respectivement Les Territoires Interdits de Tobe Hooper de Dominique Legrand et Génération Propaganda de Benoit Marchiso, les éditions Playlist Society continuent de nous épater avec la sortie récente de J.J Abrams ou l’Eternel Recommencement de Erwan Desbois.

L’Antithèse puis la Synthèse

Si J.J Abrams est l’un des cinéastes contemporains les plus commentés et que l’on affuble souvent son profil d’une ribambelle d’adjectifs redondants – faiseur pour certains, habile recycleur pour d’autres, maître de l’hommage ou fils spirituel de Steven Spielberg – les écrits concernant le travail du bonhomme ne sont pas pour autant pléthores. Aussi, si l’essai de Erwan Desbois est essentiel ce n’est pas tant parce qu’il couche sur papiers des évidences, mais bien parce qu’il creuse son sujet pour nous dévoiler des pistes d’analyses aussi inattendues que passionnantes. Bien entendu, ce petit ouvrage d’une centaine de pages qui se lit relativement vite, n’oublie pas d’analyser cet art du recyclage cher à Abrams. Ici, l’auteur emploie plutôt, à raison, le terme de « réinvention ». Il n’omet pas non plus de tisser des liens évidents entre la filmographie du bonhomme et celles de ses idoles (Steven Spielberg et George Lucas) notamment dans une troisième partie intitulée Les jeux de l’enfance qui replace cette proportion que peut avoir J.J Abrams à recycler les motifs et sujets de ses mentors dans une démarche presque autobiographique. Il s’agit moins en effet pour l’auteur de reproduire des codes et de faire comme que de transfuser au sein de ses œuvres un héritage artistique avec lequel il a grandi en tant qu’individu  et en tant que cinéaste.

Si un ouvrage sur le réalisateur de Star Wars : Le Réveil de la Force omettant d’aborder ce sujet de l’héritage induit par des modèles si puissants aurait été d’une confondante faute de goût, le livre ne s’y limite donc pas et s’axe davantage sur ce qui fait le sel des productions estampillées J.J Abrams, au cinéma comme à la télévision. En rappelant régulièrement que Abrams, avant d’être réalisateur, est avant tout un scénariste – il a signé les scénarios de A propos de Henry (Mike Nichols, 1991) et Forever Young (Steve Miner, 1992) et fut longtemps un script-doctor réputé, en retapant les scénarios branlants des super-productions hollywoodiennes – Erwan Desbois s’intéresse moins aux motifs de mise en scène et aux performances techniques du réalisateur qu’à son écriture, ses velléités de (ra)conteur d’histoire et de créateur de personnages. En cela, ce qui fait socle dans cet ouvrage, c’est cette nécessité de remettre au centre de l’oeuvre d’Abrams les personnages qui la peuplent. En analysant les profils types des personnages, leur rapport aux autres et à eux-mêmes, l’auteur met en exergue des thématiques fortes du cinéma d’Abrams. En premier lieu, cette dichotomie entre le libre arbitre et la destinée, qui met constamment en branle les psychés des protagonistes abramsiens souvent en proie au doute, questionnant leurs propres convictions, faisant parfois (souvent) des allers retours entre le bien et le mal. Les personnages errants dans les films et séries produits et/ou réalisés par Abrams ne sont donc pas des archétypes figés. Le cas de Lost, largement ausculté par l’auteur – me donnant presque envie de me lancer dans l’entreprise folle de tout revoir de ce qui reste pour moi la meilleure série de tous les temps – avec sa galerie de personnages à première vue stéréotypés fait office de manifeste, tant au fil des saisons, ces derniers vont régulièrement évoluer, se questionner, muter avant de revenir parfois à leur première nature. En tissant des liens solides entre les personnages de Lost, Alias ou Fringe et des super-productions hollywoodiennes dont Abrams s’est fait la spécialité de Star Trek (2009 et 2013) à Star Wars (2015), en passant par le sublime Super 8 (2011) ou son premier film en tant que réalisateur qu’est Mission Impossible 3 (2006), le livre dessine une méthode Abrams et offre une lecture peut-être moins évidente et convenue que celle souvent évoquée de la fameuse mystery box, dont on s’étonne, en bien, de n’y voir même pas l’once d’une évocation au fil des centre trente pages de l’ouvrage.

Même si l’auteur utilise régulièrement le terme d’entertainer pour qualifier son sujet et ne manque pas de préciser que le jeune J.J comme son mentor Steven, s’assure toujours que ses créations puissent toucher le plus grand nombre, le livre s’évertue aussi à redorer le blason d’auteur de J.J Abrams en proposant une argumentation aussi claire que précise. Mettre à jour des lignes de forces, des fondations, celles-là mêmes qui font de la maison Abrams une architecture bien moins branlante que certaines mauvaises langues peuvent le prétendre : voilà ce que réussit brillamment cet essai. A ceux qui, passées les quatre vingt premières pages ne seraient toujours pas convaincus, l’auteur réserve un dernier round passionnant, fonçant tête baissée, les poings en avant, pour dégommer ce qui reste des arguments adverses. Ici, le recyclage tant décrié par les plus farouches opposants du cinéaste se transforme en une philosophie ancrée dans la filmographie d’Abrams. Plutôt que du recyclage idiot, on parle là plutôt d’une perpétuelle remise en question, ici nommée par l’auteur : le reset ou « l’instrument du perfectionnement ». Refaire chez Abrams est une constante (l’un des mots-clés de cet ouvrage), un mantra qu’il s’efforce d’appliquer à lui-même comme à ses personnages. Les séries dont Abrams est le showrunner partagent cette faculté à se ré-inventer, à briser les codes, à rabattre les cartes sans pour autant trahir leurs univers. C’est probablement pour cela qu’il fut appelé pour redorer le blason de franchises en perdition et y parvint avec tant de brio.

Pour nous, pauvres français, qui n’avions eu à se mettre sous la dent qu’un opportuniste dossier des Cahiers du Cinéma à l’époque de la sortie de Star Trek : Into Darkness (2013) et un pensum consacré à Lost par le brillant Pacôme Thiellement intitulé Les Mêmes yeux que Lost  – un ouvrage certes passionnant mais d’une densité telle qu’il peut paraître très compliqué à lire et tout bonnement inabordable à qui n’aurait pas vu les six saisons de Lost cet ouvrage édité par Playlist Society et signé Erwan Desbois est un ajout évident à toute bibliothèque qui se respecte et quatorze petit euros intelligemment dépensés. Par ailleurs, notez que si sa lecture rapide peut être un atout pour égayer un pénible voyage en avion, il convient toutefois de préférer prendre dans ses bagages quelques pavés comme Les Misérables ou Guerre et Paix, au cas où, par malheur, il vous faille vous occuper quelques mois ou années sur une île déserte. Je dis ça, je dis rien.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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