The Beach Bum


Sous des allures faussement mystiques, le nouveau film d’Harmony Korine, The Beach Bum (2019), aimerait croire qu’il suffit de déambuler en pantoufle sous le soleil couchant de Floride et pratiquer la bête à deux dos pour atteindre au sublime et catalyser la verve littéraire. Coup de torchon sur un film qui dit beaucoup ou rien de l’histoire du cinéma contemporain.

Moondog tente de fumer unecigarette dans un cours d'eau, immergé jusqu'au cou ; le tout baigné dans une irréelle luière rose et violette ; plan issu du film The beach bum.

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Le sublime prêt à l’emploi

Moondog décuve sous un pont, sur une des poutres qui en font l'armature, une bouteille de bière près de sa tête ; scène du film The Beach Bum.

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D’aucuns se souviennent des années fougueuses où on lisait religieusement les pages d’un Kerouac, d’un Hunter S.Thomson ou encore d’un Bukowski : quelques quilles d’un gros qui tâche, une séance de ça-va ça-vient et un tournoi de baffes, torse nu derrière une grange reculée, semblaient délayer l’écriture à davantage d’inspiration. Si les chefs de file du mouvement contre-culturel et de la Beat Generation des années cinquante nous disent au fond que clochards, vagabonds et résidus de PMU peuvent toucher au sublime, The Beach Bum (Harmony Korine, 2019) en grand rêveur, aspire à être de ceux-là et tente maladroitement de perpétuer un poncif déjà bien véhiculé par l’histoire du cinéma : la captation de l’inspiration artistique. Il ne faudrait surtout pas s’imaginer que les plus grands aient réussi à figurer à l’écran cette inspiration. De nombreux cinéastes ont tenté, à travers des personnages d’écrivain, de peintre, de sculpteur ou de virtuose, de déflorer les arcanes de la création artistique sans que celle-ci ne soit jamais pleinement révélée. Henri-Georges Clouzot (Le mystère Picasso, 1956), Jacques Rivette (La Belle Noiseuse, 1991), Maurice Pialat (Van Gogh, 1991), Martin Scorsese (New-York Stories, 1989) ou encore Darren Aronofsky (Mother !, 2017), savent bien que la mise en image du processus complexe de création artistique est difficilement figurable. Autrement dit, filmer les pinceaux qui zigzaguent sur la toile, les oscillations d’un instrument à cordes ou les mouvements de va et vient des ressors d’une machine à écrire sont définitivement des choix à éviter. Tout ceci, les Rivettes, les Pialat, les Scorsese et les Aronofsky l’ont bien compris : même au plus proche des artistes leur puissance de création nous échappe. Néanmoins, Korine semble s’inscrire avec The Beach Bum à contre-courant et préfère croire qu’il soit possible de s’en saisir sans grande difficulté.

Matthew McConaughey est au volant d'une décapotable, lunettes de soleil sur le nez, longs cheveux blonds, boucles d'oreille, cigarette et sourire aux lèvres dans le film The Beach Bum.

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Que peut bien vouloir nous dire ce film et son protagoniste, le mystique Moondog, personnage écrivain absolument génial qui semble tutoyer les anges et cultiver l’aphorisme à grande échelle. Voyez d’abord l’influence de la pop culture américaine et son écrasante domination. Si l’intelligent Spring Breakers (Harmony Korine, 2012) dénonçait l’artificialité dérisoire de la machine vidéo-clip américaine – hypersexualité, exacerbation des corps et des objets, extase pour l’argent, apologie de la drogue – The Beach Bum s’éloigne quant à lui hélas d’une dimension critique et inquisitrice pour succomber à l’ostentation. Cette parade insolente révèle un personnage épicurien qui profite des privilèges de sa notoriété littéraire. Durant la moitié du récit sa verve est à plat, plus d’inspiration, plus d’impulsion littéraire, plus rien du tout. Monsieur joue au golf, Monsieur boit, Monsieur bécote, fornique, s’essuie, Monsieur fume et plane, mais malheureusement monsieur n’écrit plus. Deuxième partie du film, voyage initiatique : égal à lui-même, monsieur se résout à doubler fumette, alcool et coït. La verve lui revient et il réussit à achever son livre. Pire encore, le bienheureux est couronné de succès et concourt pour le prix Pulitzer… On pourrait facilement succomber à l’épouvantable tentation de comparer la philosophie bohémienne de Moondog à celle d’un Hunter S. Thomson, d’un Rimbaud ou d’un Henry Miller, mais l’on risquerait la bouture fragile, pire encore, la caricature injuste. Moondog n’est pas un Miller, encore moins un Rimbaud et ne le sera jamais. Si des idées lumineuses frappaient les premiers, ce dernier n’est que le produit haut de gamme d’une industrie culturelle— bancable ou dite d’entertainment— qui ne parle qu’au premier tiers : ses poèmes il ne les récitera que devant des petits bourgeois vernis de culture, bourrés à la truffe et au champagne. Le roman est un commerce comme celui du radis ou de la pomme de terre. En somme, The Beach Bum, l’histoire d’un homme qui croyait être libre, bohème et sans entraves. L’histoire d’un homme nombriliste, mégalomane adulé par le monde entier ; une source de bénéfice plutôt qu’une force émancipatrice. Moondog, un petit singe en claquette-chaussette que l’on viendrait admirer le samedi soir après le diner.


A propos de Mike Zimmerman

Enseignant et doctorant à l’université de Strasbourg. Souffre du syndrome de l’âge d’or. Grande lubie pour Jean-Pierre Mocky. Cinéaste de chevet : Louis Buñuel. Tachycarde devant les films avec Romy Schneider. Fait de l’urticaire devant ceux de Xavier Dolan. Rêve en secret de l’éloquence éblouissante de Jean-pierre Marielle. Pense un jour avoir accès aux arcanes Baudrillardiennes. Est convaincu que Michel Onfray et Cyril Hanouna ont un rôle à jouer dans la transition écologique.

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