Alors que 2025, l’année de son retour sur grand écran, touche à sa fin, Superman, héros idéal et surpuissant, semble parfois trop parfait pour le cinéma et sa mécanique narrative. Invincible, moralement irréprochable et presque inatteignable, son image lisse pose une question centrale : comment rendre captivant à l’écran un personnage qui ne connaît ni doute ni vraie faiblesse ?

© « Superman » (James Gunn, 2025) Tous Droits Réservés
Point faible : trop fort

© « Superman » (Richard Donner, 1978) Tous Droits Réservés
Parmi tous les super-héros, Superman occupe une place à part : celle du pionnier. Il est à l’origine du mythe, aussi bien dans les comics, chez DC, que sur grand écran. Si quelques figures proto-super-héroïques l’ont précédé, c’est avec sa création en 1933 que naît véritablement l’archétype du super-héros. De la même façon, le genre cinématographique associé prend son envol en 1978 avec Superman de Richard Donner. Parce qu’il sert de modèle fondateur, Superman peut paraître plus lisse que d’autres héros venus ensuite bousculer et enrichir la formule. Pourtant le mythe du kryptonien n’a rien de convenu, il bénéficie déjà d’un remarquable alter-ego en la personne du discret et timide Clark Kent, journaliste au Daily Planet. Si l’on devait identifier les motifs clés de la figure du super-héros les plus cinématographiques, celui de l’identité secrète serait l’un des plus hauts placés sur la liste. Un motif que Richard Donner utilise avec brio dans son Superman, notamment lors des scènes avec Lois Lane, éternelle amoureuse de Superman mais insensible au charme discret de son alter-ego. Dans un même plan on voit ainsi Superman s’envoler et Clark Kent toquer à la porte de l’appartement de Lois Lane, cet astucieux tour de passe-passe fait ainsi coexister dans un même plan le super-héros et son alter-ego… L’identité secrète repose aussi sur l’astuce scénaristique faisant que Lois Lane ne reconnaisse pas Superman car il porte des lunettes a souvent été l’objet de diverses moqueries – James Gunn, dans son interprétation récente du héros, se débarrasse très vite de cet aspect du personnage sous forme de blague et également en le rationalisant. Pourtant, une fois porté à l’écran et incarné par le regretté Christopher Reeve, ça fonctionne, grâce notamment à une compréhension totale du personnage et la subtilité du jeu de l’acteur qui d’un changement de posture, passe d’un personnage à l’autre, encore une fois au sein d’un même plan. Etrangement ce motif semble avoir disparu des récentes productions super-héroïques notamment depuis le célèbre I am Iron Man clamé par Robert Downey Jr dans le premier film du MCU. Ce même MCU dans lequel les super-héros sont finalement traités comme des célébrités et où ils finissent tous par révéler leur identité, même Spider-Man. Cet aspect du personnage est si intéressant qu’il fera même l’objet d’une parabole lors du climax du diptyque Kill Bill (Quentin Tarantino,2004). Dans cette scène, Bill, incarné par le regretté David Carradine, explique toute la subtilité de Superman et de son alter-ego. En effet, si la plupart des super-héros alternent entre leur véritable identité et celle de leur alter-ego super-héroïque, Superman lui, se cache à travers Clark Kent, un personnage qu’il a fini par créer en opposition à qui il est vraiment. Clark Kent est timide, frêle, lâche, il est, comme Quentin Tarantino le dit à travers Bill, la parodie que fait Superman de l’humanité.
C’est cette identité multiple qui fait de Superman un personnage intéressant. On le rappelle Superman a été créé par Jerry Siegel et Joe Schuster, tous deux issus de la communauté juive, comme beaucoup d’artistes de comics à cette époque. Tout comme Siegel et Schuster, Superman est un immigré qui doit à la fois cacher son origine mais également s’intégrer dans son nouvel environnement, son nom kryptonien Kal-el signifie d’ailleurs « petit dieu » en hébreu. Dans ses premières années en comics, Superman affronte des Nazis et même des suprémacistes blancs dans son émission de radio, le temps des menaces intergalactiques n’est pas encore arrivé. Il est d’abord un héros du peuple. Cette facette du personnage sera peu mise en scène au cinéma, même si Gunn l’évoque par petites touches, c’est plutôt à la télévision et dans un épisode de la série Smalville (Alfred Cough & Milles Millar, 2001-2011) narrant la jeunesse de Superman que la question de Superman en tant qu’immigré est traitée. Dans l’épisode six de la saison 9, Clark Kent découvre avec effroi que l’un de ses voisins fermiers exploite un immigré pour travailler dans sa ferme. Il décide donc de l’aider ce qui donne lieu à une dispute avec sa mère dans laquelle Clark explique qu’il est lui aussi un immigré illégal. Ici, la communauté mexicaine a remplacé la communauté juive fuyant l’Europe Centrale mais le message politique est le même, Superman reste le porte-étendard des migrants du monde entier et également un symbole d’intégration.

© « Man of Steel » (Zack Snyder, 2013) Tous Droits Réservés
Symbole d’intégration mais également de puissance, de surpuissance même, Superman est réputé pour ses qualités super-héroïques hors normes même lorsqu’on les compare avec ses pairs. Alors comment renouveler l’intérêt pour le super-héros le plus puissant de son univers ? En l’affaiblissant constamment, notamment via la kryptonite, une substance minérale issue de sa défunte planète et qui, lorsqu’il se trouve à proximité d’elle, annule ses capacités surhumaines. Cet élément aurait pu être intéressant s’il n’avait pas été utilisé à outrance. De gimmick il est devenu deus ex machina avant de muter dans sa forme finale qui serait la facilité d’écriture. Rien d’étonnant pourtant pour ce personnage qui ne peut acquérir de nouvelles capacités ou chercher à se dépasser comme le ferait un Spider-Man ou un Batman par exemple. Superman ne cherche pas à acquérir plus de puissance, il se demande par contre constamment comment l’utiliser à bon escient. Chez Zach Snyder et notamment dans Batman V. Superman : L’aube de la justice (2016) la question de l’utilisation de ces pouvoirs est fondamentale, objectiviste par excellence, il traite Superman comme l’être exceptionnel qu’il est – en laissant d’ailleurs Clark Kent de côté – et comme dans tout récit objectiviste sa réalisation en tant que surhomme est empêchée. Empêchée par la société qui le confronte et tente de le forcer à répondre juridiquement de ses actes. En témoigne ce très beau mouvement de caméra montrant Superman se mettant pour une fois au même niveau que les humains en se rendant au tribunal au lieu de s’élever comme il a l’habitude de le faire. C’est peut-être cette posture surplombante qui l’éloigne du commun des mortels à l’instar encore une fois d’un Spider-Man vers lequel le public peut plus facilement se projeter. C’est d’ailleurs l’un des enjeux du Superman façon James Gunn, qui tente par tous les moyens de prouver son humanité, d’expliquer qu’il rencontre les mêmes problématiques que n’importe quel être humain face à un Lex Luthor pour qui son existence ne fait que rappeler la fragilité de l’humanité. Car Superman est du fait de sa condition, un héros solitaire, coupé du reste du monde, c’est d’ailleurs pourquoi dans Man of Steel (Zach Snyder, 2013) Snyder en fait un marginal durant ses premières années d’adulte, peinant à trouver sa place dans le monde et agissant comme un bon samaritain itinérant. Seule la menace venue de son monde d’origine et incarnée par le général Zod le fera se révéler au monde et accepter son destin de sauveur de l’humanité. Sauveur de l’humanité mais pas nécessairement de ceux qu’il aime, pour Superman – et comme pour beaucoup de super-héros – les proches sont un point faible, car plus fragiles, d’où l’intérêt de maintenir son identité secrète. Cette question se retrouve au cœur d’une séquence de Man of Steel, dans laquelle, pour garder ses capacités surhumaines secrètes, Clark Kent ne sauve pas son père de la menace d’une tornade car ce dernier est persuadé que la société ne l’acceptera pas en tant que surhomme. De cette croyance une nouvelle fois objectiviste, découle une scène risible à souhait mais qui illustre aussi le rapport qu’a Superman avec ses proches. Les récits mettant en scène Superman invite le commun des mortels à regarder en haut – le fameux « look-up » – vers un être qui, malgré sa bonté, domine l’espèce humaine et doit prendre seul des décisions que personne d’autre ne pourrait assumer.
À une époque où beaucoup de super-héros cultivent l’ombre, le cynisme ou la désillusion, Superman garde une singularité rafraîchissante. Il incarne un idéal de bonté et d’espoir, sans ironie ni second degré, rappelant que le super-héros peut aussi être porteur d’un optimisme lumineux. Là où Batman ou les antihéros modernes se débattent dans leurs tourments, Superman propose une vision plus claire, presque naïve mais profondément inspirante, qui redonne une dimension d’espérance au genre. C’est ce que James Gunn comprend du personnage et même si le film n’est pas exempt de défauts, cette proposition reste à contre-courant du cinéma de divertissement actuel. Un vrai geste bienveillant, sans malice, qui n’a pas peur du ridicule, et met Superman, héros soi-disant lisse, au cœur d’un film résolument punk.



