Grand Theft Hamlet


En raison du confinement, les comédiens de théâtre Sam Crane et Mark Oosterveen se retrouvent enfermés chez eux, sans autre occupation que de déambuler dans les rues de Los Santos, la ville fictive de Grand Theft Auto. C’est au cours de leurs pérégrinations que leur vient une idée audacieuse : monter une version du célèbre Hamlet, mais entièrement dans l’univers du jeu. Une aventure que la documentariste Pinny Grills a capturée, manette en main.

Trois jeunes hommes sur une colline surplombant la ville fictive de Los Santos ; plan issu du documentaire Grand Theft Hamlet.

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To geek or not to geek ?

Si le genre du machinima – film réalisé à partir de capture de cinématiques de jeu vidéo – existait bien avant le Covid, force est de constater que le confinement a permis à cinéastes venues d’horizons divers et pas forcément de la scène gaming de s’emparer de ce sous-genre et d’en proposer une vision plus auteuriste. Autre différence fondamentale avec les précédentes réalisations du genre, l’approche documentariste utilisant les jeux vidéos non pas comme des banques d’images mouvantes à recomposer pour construire un récit de fiction mais comme de nouveaux espaces que l’on peut parcourir à l’aide de notre joystick/caméra. Grand Theft Hamlet (Crane & Grills,2024), disponible en VOD, s’inscrit dans cette mouvance initiée l’année dernière par le déjà très réussi Knit’s Island (Barbier, Causse & L’helgoualc’h,2003).

Un jeune homme vu de dos sur une plateforme qui surplombe l'océan, donnant l'impression de flotter dans le ciel, plan issu d'un jeu vidéo présent dans le film Grand Theft Hamlet.

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Le récit s’ouvre sur Sam et Mark en train de se ruiner au casino de Los Santos, s’ensuit une inévitable poursuite avec la police causée par le meurtre de sang froid sur un des passants. Dans cette séquence on retrouve un condensé des actions que tout joueur de GTA a déjà exécutées et qui correspondent aux représentations du jeu. La course poursuite se termine lorsque les deux joueurs trouvent refuge dans un théâtre à ciel ouvert. Une fois débarrassés de la police, les deux comédiens au chômage technique s’emparent de la scène et commencent à l’envisager comme un véritable lieu de représentation. Ce détournement de la fonction initiale d’un jeu est l’illustration parfaite de ce que l’on appelle le gameplay émergent, qui rassemble les pratiques des joueurs qui s’affranchissent des possibilités prévues par les développeurs lors de la création du jeu. Que ce moment comme d’autres dans le documentaire soit scripté importe finalement peu car il sert d’ouverture en même temps qu’il synthétise le concept du Grand Theft Hamlet.

Un homme vu de dos, vêtue de noir observe un enfant jouer en bas de larges escaliers dans un parc ; plan issu d'un jeu vidéo présent dans le film Grand Theft Hamlet.

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Ce conflit entre la volonté des deux comédiens de détourner l’usage habituel du jeu en jouant la comédie et le comportement des autres joueurs en ligne qui préfèrent s’entretuer est au cœur du film et sera présent dans de nombreuses séquences, bien souvent hilarantes par ailleurs. On y verra les comédiens supplier les autres joueurs de ne pas les tuer dans le jeu et ainsi de ne pas interrompre la répétition. Ces séquences, au-delà de leur effet comique, présentent également la ville fictive de Los Santos comme un espace hostile, uniquement dédié à la violence. Le fait de choisir GTA comme espace de représentation d’une œuvre de théâtre classique n’est pas anodin, le jeu développé par Rockstar a souvent été épinglé en raison de sa violence, faisant de lui l’incarnation de cet art décadent que serait le jeu vidéo. C’est la rencontre d’une œuvre d’art noble et d’une autre décriée par les élites intellectuelles mais toutes deux extrêmement populaires., Grand Theft Hamlet ne manquera pas d’ailleurs de souligner les parallèles entre les deux œuvres. Ce n’est également pas la première fois que la ville de Los Angeles (l’inspiration majeure de Los Santos) sert de décor pour une adaptation de Shakespeare, c’était déjà le cas dans Roméo + Juliette (Baz Lurhmann, 1996). Dans une séquence de Grand Theft Hamlet en particulier, des plans montrant des personnages non-joueurs pauvres sont mis en résonance avec la fameuse réplique de Shakespeare « to be or not to be ? » faisant ainsi lien entre Shakespeare et la précarité qui touchait une grande partie de l’Amérique durant la période du Covid. Les phrases complotistes de certains PNJ (Personnages Non-Joueurs) résonnent également avec le discours complotiste ambiant fort présent lors du confinement.

Concernant la structure du documentaire, elle est assez classique et épouse la forme du montage de n’importe quelle pièce de théâtre. Casting, répétition et représentation. On retrouve ici quelques moments attendus de ce genre de récits, des prétendants fantasques lors du casting, un acteur qui lâche le projet, des doutes, des tensions, etc… Le tout interrompu par des fusillades impromptues. Si l’initiative des comédiens est louable, c’est surtout parce qu’en organisant les auditions dans GTA, elle a permis à un éventail plus large d’acteurs d’oser s’approprier une œuvre aussi impressionnante qu’une pièce de William Shakespeare. La plupart des comédiens recrutés n’ont jamais joué la comédie et viennent d’horizons très différents. Aussi, si le fait de jouer une pièce de Shakespeare dans GTA est inédit, le fait d’y incarner un personnage est en revanche très commun. C’est notamment le cas dans les milliers de serveurs “GTA Role Play » qui rencontrent beaucoup de succès depuis plusieurs années. Ainsi, si le projet de Crane et Oosterveen est original et louable, sa captation est malheureusement sans surprise et dépasse rarement le postulat de base.


A propos de Antoine Patrelle

D'abord occupé à dresser un inventaire exhaustif des adaptations de super-héros sur les écrans, Antoine préfère désormais ouvrir ses chakras à tout type d'images, pas forcément cinématographiques d'ailleurs, à condition qu'elles méritent commentaire et analyse. Toujours sans haine ni mauvaise foi.

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