Ultrasound


Vu à L’Etrange Festival en Compétition Internationale, Ultrasound du réalisateur Rob Schroeder est un cauchemar lynchien dont l’esthétique tortueuse et les partis pris radicaux vont, à coup sûr, perturbés les spectateurs qui oseront s’y frotter. 

Deux individus que nous voyons de dos sont assis dans une pièce sombre, face à eux il y a une vitre qui donne sur une salle d'interrogatoire où une femme rousse questionne un accusé ; scène du film Ultrasound.

© Tous droits réservés

Rubik

Deux hommes sont assis à la table d'un salon minable, la seule lumière vient d'un sinistre lustre au dessus de leur tête ; plan issu du film Ultrasound.

© Tous droits réservés

Premier long-métrage d’un réalisateur jusque-là habitué aux clips, aux formats courts et aux adaptations du comic underground Generous Bosom de Conor Stechschulte, Ultrasound a tout de l’objet filmique non identifié. Pourtant, son intrigue de départ est assez convenue : un homme, Glenn, décide de passer une nuit chez un couple après un accident de voiture… Mais le film va progressivement basculer dans un univers à la Philipp K. Dick dont on ne peut révéler ici les tenants et aboutissants, sous peine de gâcher le plaisir aux spectateurs. Avec son récit décousu, on sent que Rob Schroeder lorgne du côté de la série Black Mirror, notamment les épisodes Bandersnatch (David Slade, 2018) et Blanc comme neige (Carl Tibbets, 2014) dont il emprunte le même délitement de la réalité par le prisme d’une narration à tiroir. La réalité du récit est ici tout à fait illusoire et le réalisateur s’amuse à jouer avec le spectateur, pour le surprendre et interroger ses certitudes. En effet, tout l’enjeu scénaristique est basé sur ce doute permanent qu’il sème chez le spectateur, de sorte à l’amener à tout remettre en question de façon ludique, à la recherche de ce qui est vrai et/ou faux. Comme chez un David Lynch – dont le réalisateur fait référence au détour d’un plan cauchemardesque – le thème de l’illusion, ontologique au cinéma lui-même en tant que médium, occupe ici une place prépondérante. Que ce soit à travers l’un des personnages clé de l’intrigue dont la profession est basée sur l’illusion, ou l’omniprésence du motif des miroirs qui renvoient à la fois une image fidèle mais aussi, en un sens, illusoire – “les miroirs devraient un peu plus réfléchir avant de nous renvoyer les images” disait Cocteau – on sent que la démarche du cinéaste est vraiment de travailler à rendre poreuse cette frontière entre réalité et fiction.

Si cette narration atypique participe à nous laisser flotter dans ces ténèbres et dans ce nuage trouble, celle-ci est appuyée par une mise en scène léchée, accentuant la sensation de malaise qu’éprouvera le spectateur à la vision du long-métrage. En effet, Ultrasound regorge d’idées de mise en scène. On pourrait citer, entre autres, ces longs travellings dans les couloirs, dédales labyrinthiques évoquant la confusion dans laquelle se trouvent les protagonistes. La palette colorimétrique du long-métrage participe à la fascination qui s’en dégage, tant elle semble ajouter une strate supplémentaire cryptée au scénario : l’omniprésence graphique de la couleur verte paraît ainsi s’associer aux motifs de la maladie et de la mort,  tandis que le bleu renvoie perpétuellement à l’évasion. Certains trouveront peut-être cela un peu trop arty au premier abord, mais à mesure que l’intrigue avance, les intentions de Rob Schroeder paraissent de plus en plus claires et l’implication du spectateur s’en voit décuplée. L’un des choix les plus intéressants de Schroeder est l’usage qu’il fait du son, c’est d’autant plus logique que le titre du film fait référence aux ultrasons, aussi, on n’est guère surpris de s’apercevoir que le son joue un rôle pivot au cœur du récit. Le médium sonore déborde d’ailleurs sur les grandes thématiques du récit telles que la maternité — rappelons que l’échographie est une technique d’imagerie employant des ultrasons — même si ce n’est que par évocation — ce n’est pas l’utilisation principale que le réalisateur propose — tandis que les ultrasons en tant que tels jouent un rôle essentiel de bascule du récit, transportant les personnages de la réalité vers la fiction, et vice versa. L’appétit sonore du cinéaste ne s’arrête pas à cette simple figure de l’ultrason puisque pléthore de sons plus ou moins indicibles vont perturber les perceptions des personnages comme du spectateur.

Si l’on peut reprocher au réalisateur une deuxième partie maladroite — avec sa multiplication d’intrigues qui n’ont l’air d’aller nulle part — force est de constater que ce premier long-métrage parvient à retrouver sa superbe dans un dernier acte aussi inattendu qu’intrigant, qui redonne du sens à toutes ses sous-intrigues qui nous semblaient tant diluées. De bout en bout, l’œuvre de Rob Schroeder s’avère finalement parfaitement maîtrisée, ce qui est d’autant plus impressionnant du fait qu’il s’agit d’un premier film, dont l’étonnante révélation impose Schroeder comme un des noms à suivre dans le futur. Merci à L’Étrange Festival de participer à l’éclosion de talents si singuliers.


A propos de Freddy Fiack

Passionné d’histoire et de série B Freddy aime bien passer ses samedis à mater l’intégrale des films de Max Pécas. En plus, de ces activités sur le site, il adore écrire des nouvelles horrifiques. Grand admirateur des œuvres de Lloyd Kauffman, il considère le cinéma d’exploitation des années 1970 et 1980 comme l’âge d’or du cinéma.

Laisser un commentaire