Miracle Mile


Pépite pessimiste des années 1980, Miracle Mile fait l’objet d’une ressortie en salles grâce à Splendor Films : Fais Pas Genre vous livre sa critique du film catastrophe de Steve de Jarnatt, apocalyptique et humain.

Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?

Comme leurs créateurs, les films ont parfois une étonnante seconde vie. Miracle Mile a joui à sa sortie d’un succès d’estime relatif, tapant avec un côté précurseur dans le mille de la reprise de la Guerre Froide “grâce” aux 80’s de Ronald Reagan, un peu le Trump de la décennie. Mais le public, toujours lui ce petit bâtard, a pas franchement plébiscité le film qui a en plus été éclipsé par la sortie juste après du troisième volet des aventures d’Indy, Indiana Jones et la dernière croisade. Ce bide a fait sombrer dans l’oubli le long-métrage de son auteur-réalisateur Steve de Jarnatt, qui par la suite dégoûté de la réal ne signa qu’un seul autre long, et confiera de lui-même avoir été un peu brisé par son échec. D’autant plus cruel que le scénario d’Appel d’urgence (tire français bien perrave heureusement délaissé aujourd’hui pour le titre américain plus ironique et pertinent) avait fait l’objet d’une convoitise des studios pendant près de dix ans avant son tournage, et avait même fait partie de la sérieuse liste des dix meilleurs scénarios en attente de tournage à Hollywood…Tous ces rebondissements ont connu leur dernier épisode avec Joe Dante et la sortie du film en Blu-Ray en juillet 2015 aux States, qui ont ramené aux yeux du monde une œuvre qui mérite en effet bien plus que ce qu’on a voulu lui donner.

Archétype des narrations qui partent du petit pour aller au très grand, Miracle Mile passe par une rencontre amoureuse entre deux passionnés de paléontologie. Ils se donnent rendez-vous un soir dans le restaurant où Julie, la meuf, travaille mais Harry, le mec, arrive grave à la bourre à cause d’une panne d’électricité et se pointe du coup qu’à 4h du matin, face à un restaurant ouvert de nuit mais quasi-désert. C’est devant l’établissement qu’en mode La mort aux trousses, il décroche à la cabine téléphonique un appel et entend par erreur un employé sur une base de lancement de missiles nucléaires lui dire que des ogives vont frapper Los Angeles d’ici à peu près une heure : la nuit de Harry dérape alors furieusement…Moteur du film, l’histoire d’Amour entre Harry et Julie, si elle permet de manière naïve et un peu trop romantique de faire passer la pilule d’une fin très sombre, est pourtant ce qu’il y a de moins probant. Le succès premier de Miracle Mile est sa totale réussite dans la mise en place d’une tension graduée, par étape, faisant passer le spectateur par le doute, puis par la certitude qu’une guerre nucléaire va bien se dérouler puis à nouveau par le doute, jusqu’à ce que ce que le doute ne soit plus permis dans l’horreur. Quasiment en temps réel, de Jarnatt se présente en un réalisateur ambitieux qu ne perd jamais de vue les enjeux de ses personnages mais place un cadre millimétré, des plans-séquences et des mouvements de caméra dignes d’un excellent technicien : dommage que la suite de sa carrière n’ait pu lui permettre de se développer davantage. La tension est de plus en palpable, dans le jeu des comédiens, la BO signée Tangerine Dream, une mise en scène fluide et chorégraphiée, et ne demande littéralement qu’à exploser.

Au-delà du suspense que tout spectateur est en droit de demander à n’importe quel film catastrophe et pour lequel Miracle Mile remplit son contrat, de Jarnatt fait aussi de son bébé une vraie réflexion sur la condition humaine de son époque. Terrorisé par la perspective d’un conflit atomique en ces années 1980 relancées dans la Guerre Froide par la politique hargneuse de Ronald Reagan, le film met le doigt là où il faut pour ses contemporains mais avec un pessimisme (en filigrane, et dès l’ouverture qui nous parle de la création de la vie sur Terre sous un joug éducatif, il nous fait comprendre que l’évolution finale de l’Homme est peut-être là en définitive, dans l’auto-destruction) qui n’a pas dû les flatter ni les conforter à l’époque. Si, et encore en excluant les embrouilles avec nos chers Nord-Coréens, la question atomique n’est pas aussi prégnante aujourd’hui qu’elle l’était en 1989, le long-métrage ne manque pas de nous frapper tout autant en 2017. D’une part, par la dénonciation de faits sociaux encore actifs aujourd’hui avec de malicieux détails placés par le réalisateur : le consumérisme dans la séquence de l’escalator dans le centre commercial, qui fait écho au Zombie de George A. Romero, ou la place des Afro-américains dans la société yankee, dans la scène où Harry et Wilson volent une voiture de police et que ce dernier, black, monte comme par réflexe à l’arrière du véhicule…De l’autre, car chaque être humain occidental issu du judéo-christianisme a la sensibilité de l’apocalypse, de perdre son monde, sa famille, ses amis, en un souffle. Miracle Mile rappelle douloureusement que la phobie de tout un chacun est la peur du néant.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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