Frank Henenlotter, le remue-méninge


C’est à l’occasion de sa venue à l’Etrange Festival où il était l’invité d’honneur, que nous avons eu l’occasion de passer quelques heures avec Frank Henenlotter, autour d’une table ronde improvisée avec cinq critiques web. L’occasion de décortiquer avec lui sa filmographie si atypique.

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© DR

Ce peintre qui nous rend monstruosité si attrayante

Parlez-nous de Bad Biology (Sex Addict, 2008), qui est un film que nous avons beaucoup apprécié. Etait-ce votre film le plus coûteux ?

Tout d’abord merci parce que je pense que c’est mon favori à moi aussi. Après, malheureusement, le plus de temps que je passe sur un film, ce n’est pas pour diriger ou réaliser mais c’est pour chercher où est-ce que je pourrai trouver de l’argent pour le financer. C’est un vrai problème. Après, heureusement pour moi, je peux travailler sur de très petits budgets. Je veux dire, Bad Biology était bon marché, le film le moins cher que j’ai eu à faire. En fait, les seules choses coûteuses, c’était le 35mm et la location de caméra. Vous voyez ce que je veux dire ? (rires)

Peut-être que moins vous avez de budget plus cela vous oblige à être créatif ?

On doit l’être de toute façon. Je veux dire, nous n’avons pas d’assistant-réalisateur, nous avons une équipe réduite au minimum. Ce dont j’ai surtout besoin pour réaliser un film, c’est de quelqu’un qui connaît la caméra, d’un gars qui assure à la lumière, d’un autre qui enregistre le son. Donnez-moi trois-quatre personnes au total, c’est tout ce dont j’ai besoin. L’équipe est plus mobile. Regardez, lorsque j’ai fait ces trois films, Frankenhooker (1990), Basket case 2 (1990) et Basket case 3 (1993), chacun avait un budget très réduit. Basket case 2, c’était une équipe de 65 personnes ! Et à chaque fois, c’est la même chose : vous êtes dans une pièce, vous essayez de poser la caméra, de la lancer et vous ne bougez plus ! Vous voyez, quelquefois, c’est difficile de faire un film dans la simplicité parce que vous avez trop de choix, « Où-est-ce que je mets la caméra », « où est-ce que je mets-ci, où est-ce que je mets ça ». Alors, du coup, on en vient à se poser la bonne question : avez-vous besoin d’une si grande équipe ?

Qu’est-ce que vous pensez du crownfunding  ? Et est-ce que vous l’utilisez pour financer vos films ?

Cela ne permet pas d’obtenir suffisamment d’argent. Par contre, nous avions commencé à tourner les trois parties d’un documentaire puis nous avons mis en place une campagne sur Kickstarter – ndlr, entreprise américaine de financement participatif – pour récolter le reste des fonds dont nous avions besoin. Après, je sais que même si j’ai des fans je ne pourrai jamais atteindre plus de 3000 ou 4000$ sur Kickstarter. Ce n’est jamais arrivé en tout cas !

Pouvez-vous nous dire si vous gardez la même équipe technique lors de vos tournages ?

Oh non, l’équipe est toujours différente parce que chaque film est différent. Je veux dire, il y a seulement un couple de personnes avec qui je continue de travailler mais ils ont su saisir l’opportunité. Actuellement, j’ai un nouveau directeur de la photographie mais avant Bad Biology, il s’agissait du gars qui avait filmé Basket case 3. Mon travail avec lui a été un vrai bonheur.

Nous sommes ici à l’Etrange Festival, mais pourriez-vous nous donner votre avis sur une chose  : qu’est-ce que pour vous, un film étrange ?

Ce sont des films qui pour moi semblent différents de ce qu’ils devraient être. Il faut qu’ils soient différents de la majorité des films, qu’ils soient un peu transgressifs ou en dehors du courant dominant. Aujourd’hui, les gens ne veulent pas s’asseoir dans la merde hollywoodienne, je veux dire, est-ce que vous auriez envie de vous replonger devant un nouveau film de Tom Cruise ? (rires)

Est-ce que c’est important pour vous de rencontrer vos fans, aller vers votre public ?

Ce n’est pas un problème pour moi mais je suis vraiment gêné lorsque je suis le centre de l’attention. Je déteste être photographié, je déteste être devant la caméra. Mais quelque part, je suis ému par les fans et leur reconnaissance.

Qu’est-ce que vous pensez de ces cinéastes qui tentent aujourd’hui de réhabiliter le cinéma d’exploitation des années 60’s/ 70’s comme Robert Rodriguez ou Quentin Tarantino pour ne citer qu’eux ?

Comment peux-tu prétendre faire un film d’exploitation avec un budget de 15 ou 100 millions de dollars ? 90% des films qui ont été produits par Hollywood sont des films d’exploitation sur un gros budget. Tous les films de super-héros ou d’action fait à Los Angeles par Hollywood sont des films d’exploitation à gros budget qui ont déjà été faits des milliers de fois…

Aujourd’hui, l’une des récurrences à Hollywood c’est de produire des remake des films des années 80. Que diriez-vous si Hollywood voulait faire un remake de Frankenhooker ou Basket case ?

Pour tout vous dire, on m’a déjà fait la proposition pour Basket case et ma réponse est qu’on a le droit de gagner beaucoup d’argent. Je ne suis pas intéressé par l’idée de faire un remake moi-même, mais je suis intéressé par le chèque qu’on me tendra si on achète les droits. Honnêtement, j’aimerais bien prendre ma retraite et voir un remake de Basket case la financer !

Peut-être que vous pourriez utiliser l’argent pour faire un autre film ?

Peut-être oui…

La plupart de vos films ont été tournés à New-York. Quels sont vos liens avec cette ville ?

J’y vis. J’ai grandi sur une île à quarante minutes de New-York à Long Island et même lorsque je n’y ai plus vécu, j’allais à l’école sur la 42ème rue. Dans le voisinage, il y a une longue liste de cinémas qui changeaient leur programmation très régulièrement. Il y avait l’embarras du choix et nous n’avions pas le temps de tous les voir !

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec le maquilleur français Benoît Lestang sur Elmer, le remue-méninges (Brain Damage, 1988) ?

Je l’ai rencontré dans un premier temps, c’était juste un fan qui voulait faire un article. Il me faisait beaucoup rire et il m’a dit qu’il adorait faire des special makeup effects . Alors, je lui ai dit que je réalisais Brain Damage et lui ai donc demandé s’il voulait y participer. Il m’a répondu sans hésitation « Oui ! » et j’étais ravi que sa carrière prenne un tournant aussi bon suite à son travail sur ce film. Je me souviens que j’étais très heureux de voir son nom dans le générique. Je l’adorais, je pense que son suicide était son dernier film… (silence, Henenlotter semblant affecté)

Je voudrais que vous nous parliez de votre label Something Word Video. Pourquoi l’avoir créé ?

Au début des années 90 aux Etats-Unis, 75 à 80 % des cinémas ont fermé. Donc, la 42ème rue est morte. Comment cela peut arriver ? Et naturellement, les premiers à avoir disparu sont les cinémas soutenus par les sociétés indépendantes et tout particulièrement les sociétés indépendantes spécialisées dans le cinéma d’exploitation. Ces cinémas ont été les premiers à disparaître parce que les majors sont restées présentes dans les salles restantes, possédant parfois leur propres chaînes d’exploitation. J’avais toujours des idées pour des films et je voulais faire encore plus expérimental, mais c’était le moment où personne ne voulait de cela. Ils ne voulaient pas de films d’horreur. Finalement, ils en ont tout de même fait à plusieurs millions de dollars comme le Dracula (1992) de Francis Ford Coppola. Ils ne voulaient pas de films d’exploitation non plus. Je ne savais pas trop quoi faire et heureusement, j’ai été impliqué dans quelque chose de bizarre. Je suis devenu associé dans une société et c’est arrivé parce que nous avons trouvé un laboratoire à New York – qui avait fait faillite dans les années 80 – dans lequel il ne restait plus que des films qui n’appartenaient plus à quiconque. La société qui les avait produits n’existait plus, personne ne les réclamait. Des centaines de ces films étaient principalement des films de sexploitation. Personne ne s’en occupait à l’exception du personnel des studios mais ils n’avaient pas de droits dessus et si vous alliez les voir et que vous leur disiez « je veux ce film », ils vous facturaient 200$ et ils vous disaient « vous avez les droits dessus » et on pouvait partir avec le film. C’est ce qu’on a entendu. Mike Vraney – ndlr collaborateur de Something Weird Video – est venu à New York au début des années 90 et il m’a dit « est ce que tu peux venir avec moi ? ». Il n’y avait pas encore internet et il voulait de l’aide pour sélectionner des films qui n’avaient pas de copyright, pour que l’on puisse les récupérer. Je me rappelle, on y est allé un vendredi et quand on a vu les films,  j’étais estomaqué, j’ai voulu prendre tous les films. Je ne savais pas ce que j’allais en faire. On a compris qu’ils avaient envie de faire quelques centaines de dollars et qu’on leur proposait un forfait de 5000$ s’ils nous laissaient prendre tout ce qu’on voulait. Ainsi, on a pu récupérer des centaines de film. On a trouvé des films d’horreur qui dataient des années 60 qui avaient été considérés comme perdus. On a pu créer une compagnie prospère : Something Weird Video qui se démarquait de la vieille merde. Et on a fêté ça comme de la merde mais de la merde merveilleuse. Mon favori, c’était The beast that killed Women (Barry Nahon, 1965) : cela parle d’un gorille perdu au milieu d’un camp de nudiste (éclat de rire). De l’or ! Qui voudrait d’un truc pareil ? Le point positif de tout cela, c’est que j’ai fait plus d’argent avec quelque chose d’abracadabrant qu’avec tous les autres films mis ensemble. Et ensuite, on est arrivé à une fin terrible, après avoir terminé That’s sexploitation ! (2013) Mike est mort dans des souffrances terriblement douloureuses, une mort lente. On avait fini le film et la société existe toujours, mais elle est complètement en sommeil et beaucoup des actifs et des films ont été vendus à d’autres sociétés.

Vous nous avez dit apprécier particulièrement la 3D, quels sont vos films préférés utilisant ce procédé ?

Je vais vous dire … Tout ce qui a été fait dans les années 60. L’Etrange créature du lac Noir 3D (1954) de Jack Arnold par exemple ! Après, beaucoup de personnes font encore la confusion entre ces films à l’époque tournés en vert et rouge avec des lunettes polarisantes et ceux qui ne l’étaient pas. En fait, à la fin des années 70, Universal les a ressortis en vert et rouge et cela a embrouillé beaucoup de gens. Ils ont tous été filmés avec deux objectifs avec une empreinte de l’œil droit, une empreinte de l’œil gauche mis l’un sur l’autre et séparés avec des verres polarisants simples. Il y a vraiment eu très peu de films tournés en verre et rouge. Il y en a eu un super de 1961 appelé The Mask (Julian Roffman, 1961) un film canadien. Si vous pouvez le voir, faites un détour. Vous verrez comment le verre et rouge fonctionne. C’est un vrai film de genre, je l’ai vu lorsque j’avais onze ans et cela m’avait effrayé. Il n’y a que trois séquences en 3D mais elles sont démentes. Après, aujourd’hui, on constate que les studios ont dépensé plus d’un million de dollars sur quelques films expérimentaux pour les convertir en 3D avec beaucoup de succès comme ce que fait James Cameron avec Terminator 2 : Le Jugement Dernier (1991). Il la fait avec Titanic (1997) et lorsque vous les voyez en 3D, vous avez l’impression qu’ils ont été faits en 3D. Mais parlons des Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993) le meilleur reste le premier bien que pour moi, cela n’était pas un très bon film. Converti en 3D, c’est différent ! On retrouve les mêmes dinosaures qu’on avait vus dans la version en 2D, c’est vrai, mais c’est complètement différent car chaque plan du film semble avoir été fait pour la 3D ! Regardez aussi, Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939) ils l’ont converti en 3D ! C’est brillant, cela rend super bien !

J’aimerais savoir si vous avez des idées pour un nouveau film ou de nouveaux films en préparation ?

Je suis en train de finir un documentaire en ce moment sur Mike Diana. Par ailleurs, nous avons déjà une partie du financement d’un nouveau film d’horreur de réunie. J’espère que nous pourrons y inclure des petits monstres, beaucoup de violence et beaucoup de gore et ensuite l’histoire pourra se rapprocher de ce que j’ai fait avec Bad Biology. J’ai aussi fait dernièrement un autre film-vedette : Chasing Banksy (2015) Ce n’est pas un film d’horreur et je ne tue personne. C’était un film à propos d’amis marginaux de Brooklyn.

Dernière question, quels sont vos trois films préférés, ceux qui vont ont marqué et que vous n’oublierez jamais ?

Oh, c’est si compliqué… Je vais vous donner mes favoris mais pas nécessairement les trois meilleurs. Je pense que l’un des plus marquants que j’ai vu est La Dolce vita (1960) de Frederico Fellini. A chaque fois que je le revois, c’est un film totalement différent. Ensiute, Psychose (1960) de Alfred Hitchcock qui est aussi un film que j’affectionne particulièrement. C’est brillant. Ensuite, surement The Tingler (Le désosseurs de cadavres, William Castle, 1959). C’est le meilleur divertissement. Je l’ai vu tellement de fois !

 

Propos de Frank Henenlotter au cours d’une table ronde, 
Recueillis par Isir Showzlanjev .
Remerciements à Olivier Pouhaer pour la traduction.
Dans le cadre de la 22ème édition de l’Etrange Festival.


A propos de Isir Showzlanjev

En parallèle d'une carrière psychosociale, Isir a hérité d'une pathologie incurable, à savoir visionner des films par lot de six. Il ne jure que par Sono Sion, Lynch, Polanski et voue un culte improbable à Fievel. Il aime aussi les plaisirs simples de la vie comme faire de la luge, monter aux arbres et manger du cheval.

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