Dracula (1931) 1


Pièce fondatrice du cinéma d’horreur moderne que l’on ne juge plus utile de présenter, le Dracula de Tod Browning s’offre une réédition en Blu-Ray, dans une magnifique version restaurée.

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The blood is the life

Question : est-il vraiment utile, en 2014, de s’étaler en long, en large et en travers sur le Dracula de Tod Browning ? Réponse : oui ! Oui, car même si tout a déjà été dit et redit à son propos, on ne se lasse jamais de redécouvrir ce classique du cinéma d’horreur qui a lancé le genre en Amérique. Et puis aussi un peu parce que c’est notre boulot, sinon la réponse à la question posée plus haut aurait été non, et basta, fin de l’article. Non, rassurez-vous, on va vous resservir une bonne louchée de Bela Lugosi pour votre plus grand plaisir. Adapté en 1930 par Tod Browning, le roman de Bram Stoker a connu un regain d’intérêt à cette époque grâce, d’abord, au Nosferatu de Murnau (1922), puis grâce à la pièce de théâtre de l’irlandais Hamilton Deane, lancée en 1924 au Royaume-Uni puis reprise à Broadway dès 1927 dans une version revue par le dramaturge John L. Balderston. Initialement prévu pour Lon Chaney, le rôle du plus célèbre des vampires est finalement revenu à Bela Lugosi, qui l’avait joué à Broadway, après qu’un cancer ait emporté Chaney dans le monde des ténèbres. Avec Lugosi, les autres rôles principaux de la version de Broadway ont repris les rôles dans la version filmée : Edward Van Sloan pour Van Helsing et Herbert Bunston pour Seward. Car, plus encore que le roman épistolaire de Bram Stoker, c’est cette pièce de théâtre qui a servi de base au scénario du film de draculaTod Browning, principalement pour une question de budget (les droits de la pièce coûtaient moins cher que ceux du livre), mais aussi pour permettre de donner une autre version de l’œuvre.

À la fin du XIXe siècle, un agent immobilier, Renfield (Dwight Frye), se rend en Transylvanie, au château du comte Dracula (Bela Lugosi), afin de conclure une transaction concernant l’achat de l’abbaye de Carfax, en Angleterre. Dracula, qui est un vampire, va hypnotiser Renfield et faire de lui son esclave. Après leur arrivée en Angleterre, Renfield est enfermé dans un asile de fous tenu par le docteur Jack Seward (Herbert Bunston), qui se révèle être le voisin de Dracula. Le comte va ainsi faire la connaissance de l’entourage du docteur : sa fille Mina (Helen Chandler), le fiancé de celle-ci Jonathan Harker (David Manners), et leur amie Lucy (Frances Dade). Ceux-ci ne se doutent pas de la vraie nature de Dracula, et ce dernier, assoiffé de sang, va rapidement devenir une menace pour eux…

Charme glacial, diction lente mais exagérée contrebalancée par un accent hongrois prononcé, implantation des cheveux et sourcils parfaitement dessinés, position toujours statique, c’est avec Bela Lugosi que le mythe Dracula est né, du moins dans sa représentation la plus moderne, toujours usitée aujourd’hui. Seulement, la plus grande force du film est aussi sa pire faiblesse, puisque l’on a très facilement tendance à oublier tout ce qu’il y a autour de Bela Lugosi, en premier lieu le film lui-même. Ce qu’il reste de Dracula, plus de quatre-vingts ans après, ce sont des plans, beaucoup de plans, comme ceux sur l’impressionnant et hypnotisant regard de l’acteur, des répliques : « Listen to them. Children of the night. What music they make. », et surtout, une interprétation remarquable – en plus de Bela Lugosi, il faut souligner l’excellente prestation d’Edward Van Sloan et celle, remarquable et saisissante, de Dwight Frye. Et si l’on ne retient pas forcément le film dans son intégralité, c’est parce qu’il souffre de défauts indéniables qui l’empêchent d’être cet intouchable chef-d’œuvre soutenu par la pensée cinéphile collective.dracula

En 1930, le cinéma parlant n’est pas encore du goût de tout le monde : Chaplin en est l’exemple parfait, mais Tod Browning n’est pas mal non plus dans son genre. Dracula est son troisième talkie, après La treizième chaise (1929) et son auto-remake parlant des Révoltés (1930), et tous ces films témoignent encore d’une difficulté pour le réalisateur à s’adapter à cette nouvelle technologie. Quoi qu’il en soit, si ces 75 minutes contiennent quelques lacunes, erreurs et folies, notamment au niveau du scénario, cela n’enlève en rien le statut bien mérité de classique du cinéma, ne serait-ce que parce qu’il est l’un des premiers films d’horreur parlants, et sans aucun doute le plus marquant d’entre eux. Bela Lugosi réinvente la figure du Dracula de Stoker en cherchant à créer la terreur dans le charme qu’il dégage, chose qui n’existait alors pas dans le roman et qui fut parfaitement retranscrit chez Murnau, avec son vampire repoussant. Le charme du vampire instauré par l’interprétation de Bela Lugosi a été révolutionnaire puisque, durant tout le reste du XXe et jusqu’à aujourd’hui, c’est l’image qui est restée et qui a été reprise par tous, de Frank Langella à Gary Oldman, en passant par Christopher Lee, Udo Kier ou John Carradine. Et que dire de la photographie de Karl Freund, qui avait alors mis son talent au service de titres comme Metropolis (Fritz Lang, 1927) ou Le dernier des hommes (F. W. Murnau, 1924), sinon qu’elle représente l’autre atout majeur du long métrage, avec des plans d’une beauté rarement égalée dans le domaine de l’horreur, et qui rend le film beaucoup plus vivant – le langage trop théâtral de Balderston, Deane et Browning est ainsi transformé en langage cinématographique – et beaucoup plus marquant ? Des séquences comme celle de la vampirisation de Renfield ou le jeu du miroir découvert par Van Helsing restent certainement gravées à jamais dans les mémoires des cinéphiles les plus ardents. Alors, qu’en est-il des faiblesses du scénario ? Dracula version 1931 est un film qui vaut surtout aujourd’hui pour son esthétique et son ambiance, plus qu’autre chose. Et il est indéniable que de ce point de vue, le film de Tod Browning est un grand film, dont l’aura va encore hanter le cinéma moderne pendant quelques décennies…

En 2012, Universal distribuait un coffret regroupant pour la première fois en Blu-Ray les principaux films des Universal Monsters : en tout, huit classiques proposés en version remasterisée pour la technologie Blu-Ray. Il a néanmoins fallu attendre deux ans pour que le premier des draculablurayfilms du coffret, Dracula, soit proposé dans une édition single, disponible depuis le 2 septembre. Le disque est exactement le même que celui présent dans le coffret : image et son parfaitement remasterisés, la qualité permet ainsi de découvrir le film dans des conditions bien plus supérieures que celles des salles de 1931, et Universal mérite toute la gratitude des spectateurs pour ce travail. Les différentes pistes audio (anglais DTS-HD 5.1, puis en DTS stéréo pour les versions française, allemande, italienne et espagnole) proposent chacune un accompagnement sonore différent : la version originale ne contient aucune musique, à l’exception du générique de début et d’une scène d’opéra. Et si la version allemande reprend le même concept, toutes les autres profitent d’un accompagnement musical différent et présent pendant tout le film. De plus, le Blu-Ray permet de visionner la version originale avec l’accompagnement musical profond et magnifique composé en 1998 par Philip Glass et exécuté par le Kronos Quartet, qui reste la meilleure version du film à ce jour. En bonus, un commentaire audio par l’écrivain David J. Skal, spécialiste des adaptations filmées du vampire de Bram Stoker, puis deux passionnants documentaires durant chacun 35 minutes environ, à commencer par celui sur Bela Lugosi, qui revient sur la carrière et le talent de l’acteur ; Dracula, la genèse est une sorte de making of très enrichissant, réalisé à quatre-vingts ans d’écart, du film de Browning. La featurette sur le travail titanesque qu’a été la restauration numérique du film est absolument incontournable et permet d’apprécier encore mieux le rendu final. Enfin, comme cerise sur le gâteau, le Blu-Ray propose en bonus le Drácula de George Melford, réalisé simultanément, dans les mêmes décors et avec le même scénario que le film de Browning, qui s’adressait alors au public hispanique. Une œuvre tout aussi incontournable, peut-être un peu plombée par l’interprétation exagérée de Carlos Villarías, mais à découvrir absolument, de préférence avec l’introduction au film par l’actrice Lupita Tovar. L’exhaustivité de cette édition fait plus que jamais de Dracula un grand classique parmi les classiques, un film inévitable, une œuvre qui, à l’instar du personnage qu’elle met en scène, est immortelle.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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