Manhunt


John Woo, cinéaste adulé de la nouvelle vague hong-kongaise des années 1980, revient en France directement au rayon vidéo avec Manhunt.

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C’était mieux avant

On débute dans un restaurant traditionnel japonais autour d’une discussion sur les “vieux films”, et le constat nostalgique est sans appel de la part des protagonistes. Cet échange sera la profession de foi de John Woo pour aborder Manhunt : faire une oeuvre d’action d’antan. Le film ressasse alors un récit galvaudé avec une firme pharmaceutique qui, avec la complicité de policiers véreux, piègent un avocat (Zhang Hanyu). Ce dernier est accusé de meurtre mais parvient néanmoins à s’extirper des griffes de la justice et prendre la fuite. Un policier intègre, interprété par Masaharu Fukuyama – révélé en France notamment chez Kore-eda (Tel père tel fils en 2013 et The Third Murder en 2017), le pourchasse sans relâche mais finira par devenir un précieux allié. Le sel de Manhunt réside dans son traitement quasi anachronique : là où les films d’action actuels font leur beurre sur le cynisme et l’ironie complaisante, John Woo traite son projet de manière littérale, en pur heroic bloodshed tout droit sorti des années 1980-1990. Sous-genre du film d’action, l’heroic bloodshed met en scène des affrontements sanglants entre triades et force de l’ordre à coup de combats à l’arme à feu et ses héros sont généralement guidés par un profond sens moral (rédemption, justice, fraternité, etc). L’initiateur du genre est d’ailleurs John Woo lui-même avec Le Syndicat du crime (1986), digne héritier des récits chevaleresques de Chang Cheh, papa de la trilogie du Sabreur manchot (1967-1972).

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Une joie naïve se dégage alors à la vision du métrage. Les scènes d’action, lisibles et dynamiques, font un bien fou, d’autant plus que le film est porté par un duo de personnages excessivement charismatiques dont les joutes verbales font souvent naître un sourire au coin. Une mention spéciale est à décerner à la séquence de siège d’une maison de campagne, refuge temporaire pour nos héros alors attachés ensemble par une paire de menotte, sorte de mélange entre Les Chiens de paille (Sam Peckinpah, 1972) et le final apocalyptique du Syndicat du crime 2 (John Woo, 1987). A ce propos, John Woo succombe souvent dans Manhunt à l’auto-citation : l’amitié virile entre les deux héros ou l’apparition de colombes qui viennent telle la providence sauver le fugitif ou avec la thématique du deuil sont présents chez quasiment tous les personnages. On ne compte plus non plus le nombre de plans dans lesquels un personnage saute ou glisse en tirant avec deux armes à feu, marque déposée de son auteur. Au niveau de l’image, il s’amuse à torturer les possibilités du numérique, en multipliant les ralentis, les accélérations et autres jump-cut, à la limite de l’indigestion rétinienne… Mais Woo sait parfois être sublime, comme avec cette fulgurance hitchcockienne : pour traduire le sentiment d’insécurité que notre héros traverse en marchant dans une foule qui l’épie, des yeux – dans un effet de surimpression – flottent autour du visage du héros. Il ne faut pas oublier également le côté mélodramatique et sirupeux si caractéristique chez le cinéaste, laissant penser queJohn Woo c’est un peu le Douglas Sirk de Hong-Kong, jouant sans cesse avec l’exaltation des sentiments. Comme lors de cette scène où après avoir été sauvé par notre policier sans peur et sans reproche, un enfant pleure d’admiration pour son sauveur et lui jure de devenir un jour policier…

Finalement, Manhunt est une oeuvre sympathique qui ravira les nostalgiques des films d’action d’une époque révolue, sans pour autant sombrer dans la culture doudou. Je n’évoquerai que très peu le dernier quart du long-métrage qui vrille à la limite de la série Z et que John Woo traite – comme le reste du film – avec sérieux. Il est néanmoins regrettable d’avoir l’impression de faire face à un patchwork de l’œuvre de Woo, voire du cinéma HK, comme avec la présence de personnages féminins provenant des Girls with guns, quasiment absentes de l’œuvre de Woo. Cette tendance au collage révèle peut-être la conscience de son auteur de ne plus être à la page, ou bien que l’industrie actuelle n’a plus la place pour de nouvelles fulgurances baroques et sanglantes. Quoi qu’il en soit, John Woo semble espérer qu’un cinéma de ce type est encore possible, comme l’indique le personnage du flic dans l’une de ses dernières répliques, “L’heure est venue for better tomorrow”*.

* En anglais dans le dialogue. Better tomorrow est le titre original de la saga des Syndicat du crime.


A propos de Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue. Spécialiste du cinéma de Hong-Kong et de Jackie Chan, il est aussi un grand connaisseur de la filmographie de Steven Spielberg.

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