Never-Ending Man 1


Après avoir suivi et filmé pendant plus de deux ans Hayao Miyazaki au travail, le réalisateur Kaku Arakawa nous livre un documentaire poignant au plus près du maître de l’animation. Produit et diffusé pour la télévision nippone NHK, Never-Ending Man bénéficie d’une sortie salles en France par Eurozoom.

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Beau travail

Donnant très peu d’entretiens et raréfiant ses apparitions médiatiques : Hayao Miyazaki est un homme dont la discrétion entretient un voile de mystère tout autour de lui. Comment travaille un génie ? Comment réfléchit-il ? D’où lui viennent son imagination, ses idées ? Des questions vertigineuses que Never-Ending Man tente d’approcher en suivant nuit et jour le réalisateur septuagénaire de Le Voyage de Chihiro (2001) dans la réalisation de son prochain projet, mais aussi dans ses réflexions existentielles sur la vieillesse, la transmission et la nécessité de continuer à travailler. De continuer à vivre en somme. 

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Nous sommes en 2013 et Le Vent se lève (Hayao Miyazaki, 2013) est annoncé comme le dernier film du sensei. Circulez, il n’y aura plus rien à voir. C’est sans compter sur l’esprit bouillonnant de Miyazaki qui ne peut pas tenir en place et décide de se lancer dans la réalisation d’un court-métrage en images de synthèse, lui qui a toute sa vie défendu le dessin à la main. Nouveau défi, nouvelle équipe : de jeunes gens débarquent dans les studios Ghibli vidés depuis leur dernière production pour installer leurs ordinateurs et tablettes graphiques afin de donner vie à Boro, la petite chenille (Hayao Miyazaki, 2018), racontant la naissance et les premiers pas d’une chenille dans le monde. Il faut voir l’oeil sévère et inquiet du réalisateur devant cette nouvelle technique. Le regard acéré de Miyazaki traque les moindres imperfections des mouvements de la chenille, et ne tarde pas à critiquer l’absence de vie dans les mouvements générés par la 3D. Non pas que le réalisateur soit réfractaire à toute innovation, mais il lui faudra une démonstration de force pour lui faire abandonner la technique dont il est passé maître après bientôt cinquante ans de pratique ! Doutant ou confiant selon les moments, il est cependant outré lorsqu’une équipe d’ingénieurs vient lui présenter une machine capable, grâce au deep learning, de dessiner et d’animer toute seule. De remplacer la main de l’homme, tout simplement. Ce n’est ni plus ni moins qu’une « insulte à la vie » pour celui qui s’émerveille des heures en observant une plante (l’habitat de Boro) à la loupe, afin d’en restituer tous les détails. Une leçon de vie qui rappelle l’importance à accorder au vivant, au naturel, au vrai.

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Le documentaire nous plonge dans l’intimité quotidienne d’Hayao Miyazaki. Si la forme peut rebuter (une image mal définie et un son confus, dus à une caméra légère portée qui tente de se faire oublier), elle n’en permet pas moins une authenticité grâce à la proximité entre le filmé et le filmant. C’est ainsi qu’on se trouve dans une « négociation secrète » entre Suzuki (le producteur) et Miyazaki, qui se conclut sur la décision de refaire un long-métrage, entièrement dessiné à la main cette fois. Dans le studio personnel du réalisateur, celui-ci s’interroge sur la nécessité de continuer à avancer. Que faire, si ce n’est des films ? Pour celui qui a consacré sa vie entière à son art, au point d’en délaisser son fils et ses amis, la réponse est toute trouvée. Mais l’âge avançant, le corps se fatigue et ne répond plus comme avant. Une tragédie pour ce perfectionniste maladif qui ne supporte pas de voir ses capacités diminuer et de se rendre compte qu’il ne pourra plus s’astreindre aux mêmes exigences, malgré des exercices physiques réguliers ou des séances chez le kiné. Hayao Miyazaki est ainsi : tout ou rien. Quand il se lance dans l’aventure de son (très probable) dernier film, c’est pour le dessiner entièrement à la main, faisant fi des facilités technologiques. Quand il travaille en images de synthèse, c’est pour « révolutionner » le médium, quitte à reprendre tout à zéro comme il le proposera devant une équipe médusée par une telle décision radicale.

Radical, Miyazaki l’est dans ses choix et dans ses propos. Le documentaire n’occulte pas les aspects moins glorifiants du réalisateur : une incapacité flagrante à déléguer, des paroles blessantes voire méprisantes, une pensée qui ne peut envisager l’autre au même niveau que lui. « Je monopolise toutes les bonnes idées » dira-t-il devant son équipe, gênée. Son plus grand regret sera de ne pas avoir trouvé un double, quelqu’un qui puisse partager ses idées et son talent. De ne pas l’avoir cherché, rétorqueront ses détracteurs. Car le jour où Miyazaki s’en ira à son tour, il n’y aura personne pour reprendre le flambeau. « On prendra des nouveaux talents » dit-il à propos de l’équipe de son prochain projet. « Il n’y a plus de nouveaux talents » répondra son producteur, résigné, qui nous aura confié plus tôt que Miyazaki les a tous phagocytés et épuisés. Et que les studios Ghibli s’arrêteront quand Miyazaki arrêtera. Après lui, le déluge.


A propos de Baptiste Salvan

Tombé de la Lune une nuit où elle était pleine, Baptiste ne désespère pas de retourner un jour dans son pays. En attendant, il se lance à corps perdu dans la production de films d'animation, avec son diplôme de la Fémis en poche. Nippophile invétéré, il n’adore pas moins "Les Enfants du Paradis", son film de chevet. Ses spécialités sont le cinéma d'animation et les films japonais.


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