L’Ange


En sélection officielle au dernier Festival de Cannes, dans la section « Un certain Regard », L’Ange (Luis Ortega, 2019) est un long-métrage argentin retraçant le parcours d’un assassin, « l’ange de la mort », ayant terrorisé Buenos Aires au début des années 1970. Si le film, produit notamment par les frères Almodovar, se balade entre biopic édulcoré et drame pulpeux, on vous explique pourquoi il ne fait quand même indubitablement pas genre.

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Fiction Pulpeuse

Nous sommes à Buenos Aires, en 1971 et au cœur de la Reine de la Plata règne un monstre au visage diaboliquement angélique. Carlos Robledo Puch, à peine vingt ans, surnommé « l’ange de la mort » ou « l’ange noir », est un des criminels les plus virulents et les plus notoires qu’ait connu l’argentine ère pré-dictature. Vols, viols et meurtres de sang froids ont forgé sa réputation en l’espace d’à peine deux ans si bien que le personnage est encore enfermé dans une des prisons les plus sécurisées du pays à l’heure où ces lignes sont écrites. Mais si le personnage originel n’avait dans ses grandes années rien à envier à un Jacques Mesrine, pour ne citer que lui, le scénario écrit par Luis Ortega, Sergio Olguin et Rodolfo Palacios ne fait que reprendre la forme du personnage pour s’en ré-approprier complètement le fond. Ne croyez en aucun cas le synopsis trouvable un peu partout sur la toile, Carlos aka Carlitos Puch n’est absolument pas un tueur en série – du moins au sens reconnu du terme – et s’attendre au récit d’un tueur psychopathe digne de l’âge d’or des slashers est une erreur résolument grossière qui laissera certainement à la pellicule un goût amer.

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Tout le long du récit et surtout durant les minutes qui l’introduisent, Carlitos Puch apparaît comme un adolescent pour qui la vie n’est qu’un long jeu au sein duquel tout est permis. On le voit escalader la clôture d’une riche demeure pour ne se satisfaire que du plaisir de s’y introduire, s’y déhancher sur un 45 tours d’un tube rock latino pour seulement repartir en « empruntant » la moto des propriétaires. Le concept de propriété privé ? Il ne le connaît pas. Tout ce qui est à autrui, est aussi à lui, et est susceptible d’être emprunté, ou volé. C’est d’ailleurs ce qu’il répondra à sa mère lorsque celle-ci lui demandera d’où vient ladite moto, il l’a « empruntée » à un ami. Le visage de Carlitos est celui d’un jeune ayant tout du hippie type de l’époque, les boucles blondes, le pantalon pattes d’eph’ et les vêtements aux couleurs vives. Il aime danser, il aime énormément sa mère. Il a tout pour lui donner le bon dieu sans confessions. Mais Luis Ortega n’a de cesse de faire fluctuer son personnage entre cette relative innocence d’image, et cette entière  désinvolture qu’il a envers ce qui l’entoure. Nous sommes loin du gangster ordinaire, au virilisme marqué et en qui la violence est innée. Croisement hybride et improbable entre Jules Winnfield dans Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994), et Malory Knox de Tueurs Nés (Oliver Stone, 1994), sa violence à lui n’a de sens que pour se prouver un certain sentiment de liberté, sans demi-mesures. Il ne tue pas par nécessité ou par sadisme, il tue parce qu’il en a simplement envie, sans aucune crainte des répercussions et conséquences, d’ailleurs celles-ci n’existent tout simplement pas, jusqu’à la dernière partie du récit. Tout le film est centré sur cette dualité d’un être ambigu et complexe, aussi bien dans sa sexualité que dans son rapport au genre, que dans sa façon de se comporter et l’image qu’il renvoie. Sans filtres, dépossédé de toutes conditions morales, l’Ange est exterminateur mais se fait aussi monstre de séduction.

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Car Carlitos, jeune fils prodigue, n’est pas le seul maître de ses larcins et est accompagné durant toute la durée du film de son fidèle acolyte, Ramon. C’est celui-ci qui l’introduira d’ailleurs dans un milieu criminel plus professionnel, étant le fils d’un cambrioleur notoire qui n’hésitera pas ensuite à les utiliser pour commettre des méfaits plus importants. La relation des deux apprentis malfrats tournera rapidement en une symbiose mi-criminelle, mi-romantique qui donnera au récit une ambiance homo-érotique toujours sous-jacente mais bien présente. On ne sera jamais loin de Bonnie and Clyde,  ou dans une certaine mesure du duo meurtrier de Tueurs Nés, tellement le binôme terrorisant l’Ouest Argentin est montré à l’écran dans un sentiment presque poétique et touchant, sans pour autant ne jamais perdre de vue la narration assassine de leurs aventures en tombant dans un pathos assez énervant. Aventures mises parfaitement en grâce par une photographie aux petits oignons et des plans toujours très justes qu’accompagnent une bande son rock 70’s entraînante qui ne fera, grâce en partie à la langue espagnole, qu’accentuer les tensions érotiques et acidulées très palpables – nul besoin en cela de vous préciser que voir ce film en VF lui fait perdre beaucoup de son charme…

La séduction donc, au centre de cette fiction pulpeuse, passe par tous les champs, aussi opposés soient-ils. Du meurtre gratuit en plein sommeil, au déhanché du personnage joué par Lorenzo Ferro, tout est juste et fascinant dans ce thriller édulcoré piochant aussi bien dans le drame que dans le teen ou le road movie. Ne reste plus qu’a déplorer une distribution ô combien peu satisfaisante, disponible dans seulement une petite piochée de salles à travers l’Hexagone. Le long-métrage de Luis Ortega, pourtant produit par de grands noms, comme notamment Pablo Almodovar, peine à se démarquer parmi la masse de productions françaises ou américaines. Le principal défaut est certainement d’être sud-américain, alors qu’honnêtement, nous tenons certainement un des meilleurs films de ce début d’année, ou en tout une surprise forte agréable, sans aucun doute.


A propos de Willys Carpentier

Son prénom n’est pas une référence cinéphile au Bruce que l’on connait tous, même s’il partage son nom avec son idole absolue, John. Sa passion pour le cinéma qui fait pas genre découle de celle qu’il a pour le Death Metal, elle fait peur et est pleine de saturation et d’hémoglobine et ce même si plus jeune, il ne décrochait pas de Peter Pan. Enfin, fait intéressant, il porte une haine sans égards pour Woody Allen.

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