De Schoedsack à Fritz Lang, naissance du survival


Des Chasses du Comte Zaroff (1933) de Ernest B.Schoedsack et Irving Pichel au Chasse à l’homme (1941) de Fritz Lang, on analyse comment le survival s’est défini comme un genre à part entière, avec ses symboles, ses lieux, ses concepts.

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Un chasseur sachant chasser

Chasse à l’homme (Man Hunt, 1941) réalisé par Fritz Lang, est le premier film engagé contre le nazisme de sa période étasunienne. Il intervient suite à deux succès émanant du western, Le retour de Frank James (The return of Frank James, 1940) et Les pionniers de la Western Union (Western Union, 1941). Il coïncide également avec l’entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre-Mondiale, conduisant l’industrie hollywoodienne à l’effort de guerre. Une œuvre, particulièrement celle-ci de par l’environnement politique et le pays d’origine de son auteur, est forcément liée à un contexte historique : néanmoins, cet aspect extrinsèque et ses touches de propagande, comme lorsque le héros part vaillamment tuer Hitler à la fin du récit, seront évacués afin de se concentrer sur son contenu intrinsèque. De fait, en ne prenant en compte que sa diégèse, ce long-métrage peut être pleinement perçu comme analogue à une création cinématographique qui lui est antérieure nommée Les chasses du comte Zaroff (The most dangerous game, 1932), réalisée par Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel. Cette œuvre a la particularité d’avoir été tournée avec la même équipe et en même temps que King Kong (1933) par les mêmes Schoedsack, et Merian C. Cooper, qui ne joue que le rôle de producteur sur Les chasses du comte Zaroff.

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Ces deux œuvres ne sont tout d’abord pas issues de scenarii originaux mais d’une adaptation littéraire. Le solitaire (Rogue male, 1939) de Geoffrey Household engendre le film de Lang, tandis que la nouvelle Le plus dangereux des gibiers (The most dangerous game, 1924) de Richard Connell celui de Schoedsack et de Pichel. Les deux adaptations présentent un personnage principal quasi similaire à savoir, un chasseur de renom vif et courageux. Ainsi, le Alan Thorndyke (Walter Pidgeon) de Fritz Lang renvoie au Robert Rainsford (Joel McCrea) du duo américain. Le premier tente par défi de savoir s’il est capable de s’approcher suffisamment près de l’homme le mieux protégé au monde, en l’occurrence Adolf Hitler, pour lui tirer dessus. Il arrive suffisamment près pour simuler sa mise à mort, son fusil n’étant pas chargé néanmoins, pris par une pulsion meurtrière, celle d’éradiquer de la surface du globe un dangereux dictateur, il charge son fusil. Malheureusement, il se fait attraper à ce moment précis par un garde de la forteresse nazie. Après des séances de tortures, Thorndyke s’échappe et est pris en chasse par la Gestapo. De son côté, Rainsford est le seul rescapé d’un naufrage et il parvient sur une île paraissant inexplorée. Il tombe alors sur une forteresse, celle du comte Zaroff (Leslie Banks). Ce dernier a choisi ce lieu isolé pour effectuer son safari sauf que l’animal qui l’intéresse n’est autre que l’être humain. A son tour, notre héros est pris en chasse par le comte et ses sbires. Enfin, parmi les principaux protagonistes, il ne faut pas omettre une présence féminine, permettant ainsi au public d’envisager la possibilité d’une romance. Dans Chasse à l’homme, Jerry Stokes (Joan Bennett) se présente comme une ingénue amoureuse du héros, mais qui se révèle être courageuse en ne le trahissant pas, au prix de sa vie. Eve Trowbridge (Fay Wray) est une femme plus entreprenante que sa comparse, mais elle finit aussi par être un poids supplémentaire pour Rainsford. En effet, il doit assurer sa survie, en plus de la sienne devant les attaques à répétition de Zaroff.

Les deux personnages principaux passent donc du statut de chasseur à celui de chassé. Le principe captivant est que ceux qui les traquent se présentent comme un reflet déformant de leur propre personne. En effet, le dignitaire nazi (George Sanders) pourchassant Thorndyke, possède lui aussi un pedigree de chasseur. Il connaît bien évidemment les exploits antérieurs de l’animal qu’il poursuit. Le comte Zaroff tout aussi élégant que le nazi mais bien plus maniéré, manifeste également de l’admiration pour les exploits de Rainsford. Cependant, ces antagonistes sont bien plus sanguinaires que nos héros percevant la chasse comme un sport, un plaisir de se mesurer à l’animal, tandis que leur opposant la ressent désormais comme une pulsion meurtrière. Si Zaroff abandonne la chasse jugée traditionnelle, c’est par envie de connaître de nouvelles sensations en tuant l’animal se trouvant en haut de la chaîne alimentaire, l’homme. Cet aspect paraît d’ailleurs très prononcé chez lui, notamment par sa manie de toucher sa cicatrice frontale, preuve de son excitation à l’idée d’évoquer le meurtre.

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Pour réchapper ensuite à leur poursuivant, ils vont devoir traverser différents lieux qui là encore sont liés. La jungle de l’île du comte répond à la forêt du prologue de Chasse à l’homme. De même qu’un marécage est parcouru par les deux protagonistes tout en échappant aux chiens de leur ennemi lancés à leurs trousses. Le vice semble être poussé jusqu’à la survie miraculeuse dont font preuve Thorndyke et Rainsford lorsqu’ils tombent dans une crevasse. Ces lieux se présentent comme de nouvelles étapes à franchir dans ce jeu de la mort. Zaroff identifie d’ailleurs très clairement son île comme un terrain de jeu, il déclare à ce propos que la chasse c’est « un jeu d’échecs en plein air ». Ce parallèle se conçoit dans Chasse à l’homme avec un fondu en noir montrant le chasseur nazi devant son échiquier, puis la ville de Londres, son futur plateau de jeu. Lorsque Thorndyke y pose les pieds, la capitale anglaise se transforme en véritable jungle urbaine pour notre héros. Tout comme lui, le spectateur a l’impression que les ennemis ont posé à chaque coin de rue un de leurs pions, se sentant constamment pris au piège. Dans ce même ordre d’idées, un travail sur l’atmosphère rend davantage dangereuse la situation traversée par nos célèbres chasseurs. En outre, Lang – l’un des créateurs du courant expressionniste – reprend un travail de clair-obscur avec des ombres assez prononcées. Dans cette veine, une légère brume parsème Londres de nuit, donnant un aspect d’inquiétante étrangeté à son œuvre. Cette apparence est bien plus marquée dans Les chasses du comte Zaroff où ses deux réalisateurs nous invitent explicitement à pénétrer un univers merveilleux dès la première image, celle de l’ouverture d’une imposante porte avec son heurtoir en forme de centaure, symbole de la dualité entre l’homme et l’animal. Da manière plus large ce film navigue entre les esthétiques : la forteresse, l’apparition du comte et son comportement, la présence de valets renvoient au fantastique, voire au gothique avec la présence de l’héroïne inquiétée par son hôte et de lieux interdits, comme la cave renfermant les trophées humains de Zaroff. Par ailleurs, certains éclairages en clair-obscur renforcent l’aspect fantastique d’une histoire qui ne l’est pourtant pas.

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Une lecture mythologique peut aussi tisser un lien entre ces deux œuvres. Un indice, plutôt une auto-citation de Fritz Lang donne cette clef au début de Chasse à l’homme. Thorndyke au moment de tirer avec son fusil chargé sur Adolf Hitler, reçoit une feuille sur lui, ce qui le gêne et le ralentit, temps qui permet à un garde de le remarquer puis de fondre sur lui pour le neutraliser. Cette feuille n’est pas s’en rappeler celle que reçoit Siegfried sur l’épaule dans Les Nibelungen (Die Nibelungen, 1924) au moment où il se douche avec le sang du dragon, le rendant invincible… Malheureusement, cette feuille lui offre un talon d’Achille qui causera sa perte, comme pour notre chasseur anglais. Plus tard dans le récit, lorsqu’il tombe dans la crevasse son ennemi le pense mort, exactement comme Zaroff à propos de Rainsford. Ces deux personnages reviennent finalement du monde des morts pour anéantir leur pendant négatif et pour les terrasser, ils vont devoir retourner à un aspect primitif de leur humanité. Thorndyke retourne littéralement au temps des cavernes à la fin du récit, tandis que Rainsford se sert de la nature pour survivre en confectionnant divers pièges à base de feuilles mortes et de tronc d’arbre quand ce même bois permet à Thorndyke de gagner la chasse sur son rival. En effet, au moment où le dignitaire nazi l’attend à la sortie de sa grotte pour le tuer, il confectionne un arc, une arme archaïque en soi, à l’aide d’un bâton et d’une latte de son lit artisanal, équipement d’autant plus mythique qu’il évoque la déesse grecque Artémis, ou Ulysse, le héros de l’Odyssée d’Homère. Pour atteindre le nazi de sa flèche, il échafaude un subterfuge pour que celui-ci soit à sa portée. On retrouve alors une inversion des rôles, la proie redevient chasseur, au prix d’un retour à un état de nature. Il en va de même dans Les chasses du comte Zaroff. Avant le début de la chasse de Rainsford, le comte lui présente son arme de prédilection qui est bien évidemment un arc. Comme Zaroff l’explicite, il représente l’aspect originel de l’homme et de sa violence et le protagoniste principal finit par le tuer en se servant d’une des flèches de cet arc. Rainsford parvient ainsi à le vaincre, parce qu’il se met à attaquer son adversaire et à devenir son égal…Les deux héros sacrifient en un sens une certaine part de leur humanité sur l’autel de leur survie, l’instinct le plus primitif de l’homme.

Cette lecture mythologique est finalement la base d’un genre cinématographique anachronique à ces films, le survival. Il se définit comme un combat entre un personnage ou groupe de personnages face la sauvagerie humaine ou naturelle. Il se joue, de plus, avec une unité d’action (la survie) et une unité de temps (quelques heures à quelques jours). Les chasses du comte Zaroff peut donc être perçu comme la matrice de cette catégorie : on y retrouve un héros confronté à son alter-ego devant se soumettre à la nature pour terrasser ce dernier. L’arc, arme importante dans ces deux histoires, trouvera par la suite un écho singulier dans le genre du survival, notamment dans Predator (1987) de John McTiernan, dans lequel le héros s’en fabrique un, retournant à un état primitif pour se mesurer à son ennemi. D’autre part, Chasse à l’homme s’ancre de manière générique dans le film d’espionnage, criminel, par son cadre historique et urbain. Pourtant, le long-métrage de Fritz Lang porte indéniablement en lui les germes du survival, qui a pris racine au près de Les chasses du comte Zaroff.


A propos de Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue. Spécialiste du cinéma de Hong-Kong et de Jackie Chan, il est aussi un grand connaisseur de la filmographie de Steven Spielberg.

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