Creed II


Trop occupé à filmer les griffes de Black Panther (Ryan Coogler, 2018), c’est à un presque inconnu que Ryan Coogler passe le relais pour réaliser le nouvel opus de la saga Rocky : Creed II (Steven Caple Jr, 2019). Après l’impressionnante maîtrise de Creed (Ryan Coogler, 2016), le nouveau venu a fort à faire pour se montrer au niveau de son compatriote.

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Un uppercut bien mollasson

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Dix ans après le dernier opus de la licence, Rocky Balboa (Sylvester Stallone, 2006), Ryan Coogler frappait un grand coup en s’intéressant à la fin de vie de Rocky dans Creed (2016). Le long-métrage suivait ce dernier dans son ultime combat contre un cancer, s’offrant parallèlement un dernier baroud d’honneur en devenant l’entraîneur d’Adonis Creed, le fils de son meilleur ami décédé lors d’un match contre la machine soviétique Ivan Drago. Par sa maîtrise de la mise en scène, l’utilisation du steadycam et des plan-séquences, Coogler avait su porter le film de boxe à un niveau supérieur en nous immergeant au plus près des combattants, nous faisant ressentir la puissance de chaque coup infligé. Il avait également su nous émouvoir par sa façon de sublimer la fin de carrière de ce Rocky, toujours très touchant, reprenant une dernière fois son rôle de mentor après son échec dans Rocky 5 (John G. Avildsen, 1990) malgré le cancer qui le ronge. Un dernier combat qui passionnait tout autant que la trajectoire d’Adonis Creed, devant assumer le lourd héritage laissé par son père. Solide autant formellement que par le fond, Creed avait tout du parfait épisode de conclusion, histoire de définitivement mettre un terme à une saga déjà bien longue. Toutefois, le succès aidant, nous n’avons pas pu échapper à l’annonce rapide d’un Creed II qui pointe donc le bout de son gant en ce début d’année, avec une promesse de taille : le retour de l’infâme Ivan Drago, responsable du meurtre d’Apollo Creed, et de son fils, le colosse Viktor Drago. Cela promettait donc de gros enjeux : d’une part, la rivalité entre Drago et Rocky, ce dernier s’en voulant de ne pas avoir stoppé le match qui coûta la vie à son meilleur ami, et de l’autre, l’esprit de revanche symbolique entourant l’affrontement programmée entre les deux fils.

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Cette fois-ci, pour Caple Jr, pas question de nous ressortir un Drago robotique et sans profondeur. Devenu la risée de la Russie depuis sa défaite face à Rocky, puis ruiné, et finalement abandonné par sa femme, c’est en son fils qu’il place tous ses espoirs de rédemption et de revanche. En véritable papa tyran, il mettra alors une grosse pression sur ses épaules, n’hésitant pas à utiliser le chantage affectif pour attiser la colère de Viktor. En développant la relation père-fils des Drago, le réalisateur tente d’ajouter un brin de profondeur au personnage d’Ivan, tant et si bien qu’il frôle un dangereux écueil : celui de nous le faire trop apprécier, en défaveur des véritables héros de cette nouvelle partie de la saga, Rocky et Adonis. Malheureusement, il ne parvient jamais vraiment à se positionner et nous délivre un entre deux maladroit. Si le film est clairsemé de scènes touchantes et efficaces – telles que la confrontation entre Drago et Rocky dans le restaurant de ce dernier, rappelant furieusement le Heat (Michael Mann, 1995) – elles laissent parfois leur place à d’autres exagérément sombres, tirant sur la corde pour nous rappeler qu’il faut détester l’antagoniste. Le problème étant qu’on y parvient jamais vraiment tant Drago est le personnage le plus intéressant du long-métrage. Il faut dire que pour lui faire face, nous avons comme combattants des personnages bien faiblement écrits. Entre un Rocky vieillard et fantomatique, maladroitement enfermé dans sa solitude – comment fait-il pour gagner sa vie, son resto étant toujours vide ? se plaignant du mauvais temps et de son réverbère qui ne fonctionne plus, et un Adonis aux objectifs plutôt flous, voulant venger la mort de son père tout en prétextant qu’il veut avant tout se battre pour lui-même. Au contraire de la relation Ivan/Viktor, celles des deux protagonistes principaux peine donc à faire mouche, mal aidée aussi par les dialogues insipides de Rocky, plus assez dans le coup pour remplir son rôle de mentor, tout autant que par la pauvreté du personnage de Bianca, qui a bien du mal à soutenir son compagnon et à avoir une quelconque importance dans la narration. Tous ces éléments ne font que mettre en valeur la simplicité apparente mais bougrement profonde de la relation père/fils auto-destructrice qu’entretiennent les Drago.

En conséquence – et c’est précisément le point que voulait absolument éviter Caple Jr – c’est le personnage du fils de Drago qui retient toute notre attention. Présenté comme un travailleur manutentionnaire, vivant dans la précarité, tourmenté par un père exigeant qui voit en lui le moyen de retrouver une gloire passée, et boxant maladroitement mais comme un forcené pour se forger une réputation à coup de poings pour devenir champion du monde, Viktor nous fait inévitablement penser au Rocky de l’opus originel. Et le plus dommage c’est que ce parallèle aurait pu fonctionner de manière admirable si seulement il avait été assumé. On est là devant un double constat d’échec, car si le film s’appelle bel et bien Creed II, on ne peut que constater que le personnage éponyme y est profondément mal traité, a un tel point qu’on aurait presque préféré que le titre soit tout simplement Drago


A propos de Benoit Dechaumont

Etudiant à la Fémis dans le Département Exploitation, Benoît travaille pour porter un jour les séries dans les salles de cinéma. En parallèle, il écrit sur ce qu’il voit sur petit et grand écran avec une préférence pour les histoires de voyage dans le temps. D’ailleurs il attend que son pouvoir se développe pour devenir l’intrépide Captain Hourglass. Ses spécialités sont les thrillers, les films de super-héros et la filmographie de Brian De Palma.

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