2018 : l’année où Disney a (failli) retrouver la magie ?


Alors que l’année 2019 des studios Disney s’annonce déjà comme une étape supplémentaire dans leur entreprise démente de remaker leurs grands classiques animés – on aura le droit à Dumbo (Tim Burton, 2019), Aladdin (Guy Ritchie, 2019) et Le Roi Lion (Jon Favreau, 2019) – l’année 2018 aura été davantage marquée par des tentatives de films hommages, regards rétrospectives sur deux œuvres charnières du studio, nimbés d’un voile nostalgique et d’un scénario aux enjeux communs : des adultes ayant perdu leurs âmes d’enfants, dont l’intrigue se chargera de la leur faire recouvrer.

© The Walt Disney Company France

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Il va falloir s’y habituer, désormais tous les regards rétrospectifs des années écoulées mériteront qu’on s’attarde sur « L’année de Disney » tant la domination du studio est maintenant plus qu’indéniable. Fort des rachats de franchises lucratives depuis des années – on vous refait pas un topo : Star Wars, Marvel, tout ça tout ça… – le studio aux grandes oreilles est devenu un ogre redoutable, l’inoffensif Mickey s’étant peu à peu à peu  en Pat Hibulaire, croquant à pleine dents, bouchées par bouchées, dans le grand fromage qu’est Hollywood. Le bilan financier de l’année qui s’achève parle de lui-même, avec un record de 7,6 milliards de dollars de recette à l’international pour la simple exploitation de ses films et franchises (plus de 50 Milliards au total), le studio peut bien se permettre de « dépenser sans compter », notamment en ayant racheté cette année le « petit » studio adverse de la 20th Century Fox pour ni plus ni moins que 71,3 milliards de dollars. Un record qui pourrait bien être à nouveau pulvérisé l’an prochain, année démentielle pour Disney puisque le studio sortira, tenez-vous bien, ni plus ni moins que 16 longs-métrages ! Parmi lesquels les remakes de Dumbo (Tim Burton, 2019), Aladdin (Guy Ritchie, 2019) et Le Roi Lion (Jon Favreau, 2019), les deux suites animées très très attendues que sont Toy Story 4 (Josh Cooley, 2019) et La Reine des Neiges 2 (Jennifer Lee & Chris Buck, 2019), le très attendu Avengers : End Game (Joe & Anthony Russo, 2019) et bien sûr la conclusion de la nouvelle trilogie Star Wars (J.J Abrams, 2019). Si vous ajoutez à cela l’arrivée prochaine du studio sur le terrain désormais concurrentiel de la SVOD avec comme ambition de faire de Disney+ une alternative sérieuse à Netflix, on peut estimer, sans craindre de se tromper, que 2019 sera assurément l’année de tous les records pour The Walt Disney Company.

Ceci étant dit, si l’année 2018 du studio de Mickey est déjà celle d’un record condamné à être battu, il est intéressant de constater que ces chiffres sont moins le fruit d’énormes succès au box-office que de l’accumulation des sorties, possibilité offerte par le catalogue démentiel du studio. Car en effet, la production annuelle de Disney fut d’abord marquée par de grosses déconvenues financières, à commencer par ses deux « productions originales » – qu’on le déplore ou pas, les mauvais chiffres de tous leurs films originaux de ces dernières années donnent raison au studio de miser davantage sur les remakes… – que furent Casse-Noisette et les Quatre Royaumes (Lasse Hallström, 2018) qui est parvenu à se rembourser sur le fil, et l’horrible Un Raccourci dans le Temps (Ava DuVernay, 2018) sûrement le plus mauvais film de l’année en plus d’être un énorme puit financier. Autre déception, avec le spin-off de la saga Star Wars consacré à Solo (Ron Howard, 2018) dont l’accueil tiède et les mauvais scores ont décidé Disney et LucasFilm à abandonner tous les projets de longs-métrages annexes à l’arc principal de la saga intergalactique, pour les migrer vers son futur service de SVOD. Le score record de 2018 s’explique d’abord par la déferlante Avengers : Infinity War (Russo Brothers, 2018), le succès important et mondial de Black Panther (Ryan Coogler, 2019) et le très bon score des Indestructibles 2 (Brad Bird, 2018). De très gros succès auxquels s’ajoutent les démarrages canon de Ralph 2.0 (Rich Moore & Phil Johnston, 2019) qui sortira en France en 2019 et du tout récent Le Retour de Mary Poppins (Rob Marshall, 2018) que certain imaginent même comme un outsider de luxe pour brimer l’Oscar du Meilleur Film en février prochain.

© The Walt Disney Company France

Il est intéressant que Disney ait décidé de conclure son année 2018 par la sortie du Retour de Mary Poppins, car à bien des égards, le film est assez représentatif de l’année du studio et d’un pas de côté significatif dans leur line-up récent. Depuis quelques années, la firme entreprend une ré-actualisation démente de ses grands classiques, à l’aune du numérique et du revival de Broadway. Les grands classiques de l’animation Disney, un à un, passent au tamis du remake, avec plus ou moins de réussite et de tact. On l’a dit plus haut, l’année 2019 marquera une étape supplémentaire dans cette itinéraire dément du studio et il convient (peut-être) de s’en méfier tant les productions qui seront abordées (de l’expression « A l’abordage ! ») jouissaient déjà d’une réputation de chef-d’oeuvres absolus. Avant ce cataclysme révisionniste, les deux films produits par le studio en 2018 dans le cadre de cette vaste entreprise de ré-adaptations, font sensiblement jeu à part. Qu’il s’agisse du Retour de Mary Poppins qui réincarne la célèbre nounou-magique sous les traits de Emily Blunt ou du très beau Jean-Christophe & Winnie (Marc Forster, 2018) – dont le score au box-office n’est pas démentiel, mais suffisant pour lui permettre de doubler en bénéfice son budget investi – qui quant à lui, revisite l’univers de Winnie L’Ourson : l’un et l’autre de ses longs-métrages promettent moins de remaker les originaux que de leur offrir des suites sous formes d’hommages rétrospectifs. Dans les deux cas, le fil conducteur de l’intrigue nous fait retrouver les personnages des récits de l’époque – Jean Christophe, le jeune garçon ami de Winnie pour l’un et les enfants Banks, Michael et Jane, pour l’autre – à l’âge adulte. Rangés dans leurs trains-trains de travailleurs, se tenant éloignés de leurs vieux rêves d’enfants, confrontés aux difficultés de la vie d’adulte – Jean-Christophe est écrasé par son travail, Michael par ses dettes – ses adultes qui ont accepté de grandir vont être amenés à bousculer leurs nouvelles certitudes pour apprendre à devenir des Peter Pan (Clyde Geronimi, 1953).

Dans les deux cas – et on en avait déjà parlé dans notre article consacré à Jean-Christophe & Winnie – on pense fortement au magnifique mais mal-aimé Hook ou la Revanche du Capitaine Crochet (Steven Spielberg, 1991) qui s’il n’était pas un film Disney, se proposait de donner une suite non-officielle au classique de 1953, film de chevet de Spielberg. Là encore, c’était Peter Pan lui-même, qui devait retrouver son âme d’enfant. Le dénominateur commun de tous ces films n’est donc pas de refuser de grandir mais d’accepter de rajeunir. Les long-métrages s’adressent autant aux petits en leur disant « prenez garde à chérir cette âme d’enfant et ne pas l’émousser avec l’âge » qu’aux adultes, explicitement invités à changer de lunettes pour voir la vie différemment et retrouver l’émerveillement enfantin qu’ils ont perdu en cours de route. En cela, si ces deux productions s’inscrivent totalement dans l’héritage thématique et philosophique de Walt Disney qui faisait de cet émerveillement lié à l’enfance un mantra et une quête, elles s’inscrivent aussi dans l’époque post-crise financière qui est la notre – en jouant de l’analogie avec d’autres époques et d’autres crises – tendant un miroir déformant aux « grands » et délivrant des messages assez politiques en soi – dans Jean-Christophe & Winnie il est d’abord question d’un combat pour l’obtention des congés payés afin de donner la possibilité aux parents (ici, le père) de passer plus de temps avec leurs enfants, tandis que dans Le Retour de Mary Poppins, les enfants et les parents doivent se coaliser et rester unis face à une situation d’endettement et la pression des banques, une épée de Damoclès qui met à mal l’équilibre de la famille et tend à faire « grandir » les enfants plus vite qu’ils ne le devraient.

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Les deux objets ont donc pour autre dénominateur commun de convoquer les saveurs d’un Hollywood du passé – bien qu’ils se déroulent tout deux dans un vieux Londres fantasmé,  un autre point commun. On est donc très loin de l’obsession contemporaine du studio à vouloir « upgrader » ses films en les re-actualisant techniquement (voir la bande-annonce du Roi Lion version 2019 pour s’en convaincre). En cela, Jean Christophe & Winnie comme Le Retour de Mary Poppins convoquent, par le vernis du film d’époque notamment, une esthétique et une atmosphère volontairement tournée vers le passé du studio Disney. En cela, par exemple, les génériques de début et de fin du Retour de Mary Poppins, excessivement rétro diront certains, font office de manifeste. Des deux longs-métrages, ce dernier est peut-être le cas le plus frappant. S’il est réalisé par Rob Marshall, réalisateur habitué à livrer des adaptations cinématographiques de grands succès de Broadway – Chicago (2002), Nine (2009), Into the Woods (2014) déjà pour Disney – cette suite spirituelle de Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964) tente moins de ré-actualiser le personnage façon Broadway contemporain, qu’en jouant, au contraire, la carte de la nostalgie : convoquant le souvenir des comédies musicales de l’époque avec brio, des costumes aux chorégraphies, des chansons déjà cultes – il fallait pourtant rivaliser avec l’original en la matière – en passant par la partition musicale de Marc Shaiman et Scott Wittman absolument brillante. Tout dans ce nouveau Mary Poppins confine à retrouver la magie de l’original – l’un des rares films Disney à être multi-Oscarisé – tout en parvenant à ne jamais feinter le remake. On apprécie par exemple de voir le studio Disney revenir à ses premiers amours de l’animation traditionnelle, du dessin animé, le temps de quelques séquences très réussies dans la lignée de l’original. Le film s’assume comme une suite directe, autant narrative que spirituelle et emporte la mise en cela qu’il n’a pas d’ambition floue et illisible comme d’autres ré-adaptations récentes contestables – on pense par exemple à Maléfique (Robert Stromberg, 2014) qui avait complètement annihilé la stature de « plus grande méchante Disney » de la sorcière de La Belle au Bois Dormant (Clyde Geromini, 1959) en tentant d’expliquer pourquoi elle était devenue si méchante… Un respect total de l’univers original que l’on retrouve pleinement dans Jean Christophe & Winnie. L’idée, assez simple et néanmoins très belle, de ne pas transposer les personnages de Winnie et ses amis en relecture photo-réalistes animales mais en peluches old school – du Livre de la Jungle (Jon Favreau, 2016) au futur Roi Lion (Jon Favreau, 2019) cela va totalement dans le sens contraire de la direction artistique récente du studio – donne au film une patine inédite qui lui est propre tout en re-convoquant le très beau dessin simple, épuré, coloré d’une gamme pastelle d’une émouvante sobriété, du dernier long-métrage d’animation en date consacré à l’Ourson et sa bande, le sublime Winnie L’Ourson (Don Hall, 2011).

Si la déferlante d’auto-remakes, suites et dérivés des grands classiques Disney n’en est qu’à son début – sont déjà en production pour les années à venir, un Mulan (Niki Caro, 2010), un Cruella (Craig Gillepsie, 2021) et un Maléfique 2 (Joachim Ronning, 2020), ainsi que tout un tas de films annoncés mais pas encore datés, de Merlin l’Enchanteur (Juan Carlos Fresnadillo), en passant par des film centrés sur Tink (la fée clochette), Le Prince Charmant, Le Génie mais encore des relectures de La Petite Sirène, Peter Pan, Pinnochio et j’en passe… – on retiendra peut-être de 2018 comme cette année ou Disney avait touché du doigt la formule magique pour nous faire revisiter ses univers sans jamais les trahir. Et reverrons alors Le Retour de Mary Poppins et Jean Christophe & Winnie comme deux petites pépites oubliées, mal-aimés, ensevelis sous un flot de films sans âmes et désincarnés. Enfin, parce que je ne suis ni Nostradamus, ni Paco Rabanne, peut-être qu’il faut quand même garder comme vœux pour l’année qui débute, que Disney nous prenne à contre-pieds et nous surprenne. J’en doute mais j’y crois.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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