Sonatine 1


Wild Side édite trois beaux films de Beat Takeshi, alias Takeshi Kitano, en Blu-Ray. En ce jour de réveillon, nous décortiquons l’enfantin mais dépressif (un peu comme Noël dès fois quoi) Sonatine tourné en 1993.

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Être ou ne pas être (un yakuza)

Dans la vie cinéphile, on a tous affaire à des moments incontournables que chacun d’entre nous vit au moins une fois, sur un sujet ou un autre. Songez ici à une rencontre dans un bar ou en soirée avec un/e amateur(ice) du septième art. Au départ vous êtes bien heureux de trouver un interlocuteur bien renseigné avec lequel vous étriper sur des débats fondamentaux tels que « Terminator 1 ou 2 ? La Nouvelle Trilogie Star Wars est-elle de la merde ou de la grosse merde ? ». Et ça peut très bien commencer lorsqu’on vous parle de quelque chose d’exotique dont vous partagez également la passion : « Comment ça tu connais tous les films de Billy Wilder alors que t’as moins de soixante ans ? Ah non mais j’adore aussi moi ! ». Mais ça peut aussi tourner court. Sans négliger le talent indéniable de ceux que je vais citer, dès que votre serviteur entend par exemple les noms de Quentin Tarantino ou de Martin Scorsese pour réalisateurs favoris il se lève pour aller se resservir un autre verre (c’est d’ailleurs pour ça que je finis vite bourré en parlant de cinéma). Les cinéastes, hélas, entendus et adorés de-ci de-là sont si souvent les mêmes qu’on parlerait presque de rengaine…

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Le cinéma asiatique n’est pas en reste. De la même façon que quand je dis que la culture japonaise me fascine, on me répond dans 90% des cas « Moi aussi, j’aime beaucoup les mangas » – les mangas sont très importants et peuvent être brillants, ce n’est pas ce que je dis, mais c’est tout de même un peut résumer une culture millénaire -, quand on me parle de cinéma japonais je me mange du Sono Sion et du Takeshi Kitano à ras bord et beaucoup moins de Mikio Naruse, Nagisa Oshima, Kinji Fukasaku… Maintenant Takeshi Kitano est bel et bien une figure de proue du cinéma japonais, une de ces personnalité qui, à l’instar de Park Chan-wook pour la Corée du Sud, représente tout un pan de son pays au détriment des autres. Sauf que la qualité des efforts récents, forcément, peut ne plus correspondre aux travaux avec lesquels ces hommes ont percé en Occident il y a de cela dix, quinz, ou vingt ans. Le cas Kitano est particulièrement marquant en ce que son dernier Outrage Coda (2017) n’a même pas eu le droit à une sortie en salles…

Bien vu alors de la part de Wild Side que de revenir aux sources de l’Amour qu’on peut avoir pour le personnage, histoire de se rappeler pourquoi Takeshi Kitano a pu être érigé en fer de lance, d’avoir bien en tête pourquoi il est devenu entre-temps balisé de le connaître et de l’apprécier. Car ce sont bien les premiers travaux – Violent Cop (1989), Jugatsu (1990), Sonatine (1993), ne manque à l’appel de ces ressorties Blu-Ray qu’A scene at the sea (1991) – qui frappent toujours, montrent à quel point ses louanges ont pu être méritées et que peut-être son cinéma a des chances de rester au moins un peu accroché à l’histoire du cinéma de son continent. Sonatine a la place particulière du film qui a vraiment fait connaître Kitano à l’international, malgré les incroyables réticences de sa maison de production Shochiku qui estimait que l’objet était beaucoup trop japonais. Ironie de la chose, Sonatine sera un échec commercial au Japon mais une réussite certaine en Europe grâce à sa sélection dans la catégorie Un Certain Regard à Cannes 1993. Deux ans plus tard, le long-métrage sera par ailleurs couronné du Prix de la Critique au prestigieux Festival du Film Policier de Cognac.

Japonais, Sonatine l’est assurément. C’est un film de yakuza, basé sur une lutte rivale entre deux clans et entre les deux le personnage de Murakawa joué par Kitano, redoutable mais qui a envie de raccrocher. Envoyé comme négociateur, il est pris au piège et se réfugie sur une plage, avec quelques-uns de ses collaborateurs, dans l’attente que les choses se tassent. Elles vont se tasser, ou plutôt se tabasser avec une certaine dose de violence, mais jusque là sur le papier c’est normal. Le côté gangster ne peut pas pas surprendre le spectateur occidental qui en a vu bien d’autres, même avec des yakuzas… Non Sonatine n’est pas trop japonais. Par contre sa force est d’être beaucoup trop kitanesque : si on avait déjà vu des yakuzas on ne les avait jamais vus comme ça. Chez Kitano, l’humour est pince-sans-rire, l’émotion réelle mais toujours un peu pataude avec des protagonistes aux faces dépassées et aux bras ballants, la violence sanguinaire et douloureuse bien que ne choquant personne. Il y a une distance frappante entre les personnages et la vie qu’ils mènent, on dirait qu’ils peuvent tuer comme si de rien n’était. Toute leur existence, à l’image du cinéma, n’est finalement qu’un jeu, d’où la grande parenthèse qui fait la majorité du film, toutes ces séquences sur la plage où nous ne faisons qu’observer des mafieux passer le temps comme des enfants, entre frisbee, jeux de rôles, théâtre improvisé…Des yakuzas peuvent-ils encore être insouciants ? Avant Kitano on ne s’était jamais posé la question. Mais en tant que fils de yakuza – d’après ce que le cinéaste dit de son père – Takeshi Kitano sait bien que le paradis, même enfantin, n’est pas chose humaine. Qui dit pouvoir tuer comme si de rien n’était, qui dit prendre la vie pour un jeu, dit payer le prix de ce détachement, dit mourir comme si de rien n’était. Ainsi Murakawa est une superbe figure hamlétique, qui ira au bout d’une vengeance dérisoire juste avant de prendre la plus désespérée des décisions pour lui-même.

Superbement éclairé, serti par la musique du Senseï Joe Hisaishi, découvrir Sonatine en haute définition se prend comme un cadeau pour ces fêtes de fin d’année. Cela dit, on aurait aimé une édition Blu-Ray plus riche en bonus à la hauteur de la beauté de ce conte cruel inoubliable, car en l’état Wild Side ne propose qu’une présentation du film du spécialiste de Kitano Benjamin Thomas.

 

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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