La Sentinelle des Maudits


Pour les fêtes de fin d’année, Elephant Films honore la série B, avec parfois de singuliers talents derrière la caméra tels que Frank Darabont (Enterré Vivant, 1990, sortie le 12 décembre). Mais aujourd’hui, c’est Michael Un Justicier dans la Ville Winner qui nous intéresse avec une Sentinelle des Maudits (1977) toute belle en Blu-Ray

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Esprit sain dans un corset

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Opportunisme (n.m.) : Comportement ou politique qui consiste à tirer parti des circonstances, en transigeant, au besoin, avec les principes. Ce qui est étonnant avec la définition du terme, c’est qu’elle n’est pas si péjorative que ça. Le champ lexical n’est pas négatif, et il revêt une certaine pertinence car l’opportunisme peut avoir du bon, bien qu’on le critique (souvent à raison). Particulièrement dans les revues de cinéma est fustigé l’opportunisme d’une machine hollywoodienne – ou autres d’ailleurs, voire la mode des comédies communautaires en France – qui table sur un succès pour en produire une resucée. Or il faut bien souligner le vrai problème : le souci n’est pas que l’opportunisme domine la production cinématographique (après tout, ça peut être légitime de vouloir aussi, en partie, faire ce que les gens ont envie de voir) mais que cet arrivisme artistique accouche la  plupart du temps de merdes. Mais il serait stupide de condamner l’opportunisme lorsqu’il est en amont d’œuvres de qualité, de véritables chefs-d’œuvre dans les meilleurs des cas. On n’y pense pas vraiment mais un film tel que L’Exorciste (William Friedkin, 1973) est un long-métrage on ne peut plus opportuniste lancé par la Warner Bros depuis que les histoires de possession démoniaque ont la côte avec Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968). Toutes proportions gardées, Elephant Films nous permet d’aborder à nouveau le cinéaste Michael Winner qu’on pourrait lui aussi qualifier d’opportuniste ponctuel mais dont la filmographie dispose de travaux cohérents entre eux et singuliers. La Sentinelle des Maudits (1977) est de ceux-là, projet surfant lui aussi sur la mode de la possession qui secoue le cinéma de genre durant les seventies.

A l’origine il y a un roman de Jeffrey Konvitz, avocat qui grâce à son histoire littéraire va devenir romancier successful puisqu’il va ressortir plusieurs fois le même bouquin avec un titre différent pour rentabiliser un max. Pourtant la trame est de base assez bateau : Allison Parker est une jeune mannequin qui emménage dans un vieil immeuble new-yorkais, hélas le voisinage est de plus en plus en étrange. Là où le récit emprunte une voix originale – et dont Alejandro Amenabar se souviendra (pas de réel spoil ici, juste un schéma similaire à un moment du film) pour Les Autres (2001) – c’est lorsqu’on apprend à Allison qu’elle vit seule dans l’immeuble et que les voisins n’existent pas. De plus, l’intrigue révèle que la bâtisse s’apprête à être envahie par des damnés car elle serait en fait un pont primordial entre le Paradis et l’Enfer dans lequel la jeune mannequin aurait un rôle à jouer. Bon il faut bien dire que le long-métrage pâtit d’un rythme plutôt moyen dont le côté spirituel/surnaturel retient davantage que le côté thriller avec son enquête juste là pour nous faire comprendre le schmilblick. A travers la langueur que le spectateur pourra peut-être éprouver, La Sentinelle des Maudits se réserve toutefois un impact fort grâce à des moments particulièrement secouants. On a affaire à des séquences fantastiques rares mais très réussies, aussi rebutantes qu’effrayantes, surtout lors d’un climax assez malaisant et tendu. Des scènes où l’on reconnaît le goût de Michael Winner pour la provocation et un motif qui lui est propre, celui de la monstration. Car s’il y a des cinéastes spécialistes du hors-champs, de la suggestion, ce qui fait la force de Winner c’est au contraire d’appuyer là où ça dérange en ce qui concerne la violence ou le sexe, quand ce n’est pas les deux (Le Corrupteur, 1971), précisément de montrer voie de souligner (lourdement) ce qu’on a pas envie de voir. C’est ce qui a fait scandale dans le mythique Un justicier dans la ville (1974) où il se permettait de montrer une image peu reluisante de New-York sans les aspects auteurisants respectables d’un Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976) qu’il préfigure d’une certaine manière. C’est aussi ce qu’il incorpore dans The Sentinel (titre original) au détour d’instants au choix pervers (la relation incestueuse entre les deux danseuses mère et fille) ou qui entrent franco dans l’horreur avec la polysémie du terme : horreur fantastique (lacérations et teints monstrueux d’individus démoniaques) mais aussi « horreur » humaine maladive, tératologie (les figurants qu’il utilise lors de la scène finale sont de vrais mal-formés ou blessés). Au procès de racolage que l’on pourra faire à ce genre de cinéma, je fais la plaidoirie de mauvaise foi du « Et alors ? » et avance que si un cinéaste moins frontal que Winner s’était chargé du projet, le film serait carrément anecdotique.

Sans rentrer dans la théologie trop poussée, La Sentinelle des Maudits offre par ailleurs une vision intéressante et un niveau de lecture assez étonnant en ce qu’il – un peu à l’instar de la fin de The Strangers (Na Hong-jin, 2016) – met en scène une lutte entre le Bien et le Mal où le Mal prend l’apparence et la rhétorique du Bien pour mieux séduire sa cible : en effet dans The Sentinel, c’est le Mal qui dit à la mannequin de ne pas avoir la « faiblesse » de succomber à la lumière…Enfin pour en revenir à des sujets autrement plus terre à terre, il convient de saluer l’excellent travail de restauration d’Elephant Films avec un combo DVD/Blu-Ray, version restaurée donc grâce à laquelle la lumière travaillée des intérieurs, les effets spéciaux et l’ambiance plastique n’en ressortent de plus belle. On ne boudera pas notre plaisir non plus avec les deux bonnii, l’un humoristique sous forme de fausse publicité d’agence de location pour l’immeuble du film, et un plus informatif sur la production et le tournage de La Sentinelle des Maudits par le journaliste Julien Comelli.

 

 

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A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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