The Spy Gone North


Cela fait plusieurs années que le cinéma coréen nous gratifie de films de genre bien rodés en Séance de Minuit à Cannes, comme si ces longs-métrages se devaient d’être cachés aux yeux des festivaliers (mais ne nous lançons pas sur ce sujet dans le cadre de cette chronique, on y reviendra sans doute un jour.). L’excellent Dernier train pour Busan (Sang-ho Yeon, 2016) – auréolé de notre label « Film qui Fait pas Genre de l’année » en 2016 – en était un parfait exemple, il est maintenant rejoint par The Spy Gone North (Yoon Jong-bin, 2018). Un thriller d’espionnage sur fond d’histoire politique de la péninsule coréenne à la mise en scène étourdissante, à la limite du mauvais goût, mais tellement généreuse.

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Ne pas perdre le Nord

Il y eut Joint Security Area (Park Chan-wook, 2000) et tant d’autres, il y aura à présent The Spy Gone North (Gong Jak en version originale). Dans la plus pure des traditions du film d’espionnage (on pense évidemment à John Le Carré et son Espion qui venait du froid, dont le titre international semble faire référence), le réalisateur nous entraine pendant plus de deux heures dans la folle et véridique épopée d’un agent sud-coréen qui s’infiltre dans les plus hautes sphères nord-coréennes pour tenter d’obtenir des informations sur le programme nucléaire nord-coréen. Le long-métrage ne renonce pas à la complexité des scénarios d’infiltration, par nature méandreux et difficilement pénétrables. Souvenons-nous de La Taupe (Tomas Alfredson, 2011), adapté du roman Tinker, Tailor, Soldier, Spy du déjà cité John Le Carré. Avec un plaisir certain, le spectateur se méfie du double jeu des personnages, en se demandant s’ils n’ont pas un coup d’avance sur lui. Mais ici, point de retournement spectaculaire ou d’épais mystères. Le parti pris scénaristique de Yoon Jong-bin et son scénariste Kwon Seong-hui est de nous délivrer l’histoire en deux temps. D’abord, la formation et l’infiltration progressive de Park Seok-yeong, alias Black Venus, espion sud-coréen qui se fait passer pour un entrepreneur capitaliste jusqu’au bout des ongles en quête de profit au Nord ; puis vient dans un deuxième temps la duperie, l’exécution des plans qu’on nous a rabâchés pendant plus d’une heure, au prix parfois de séquences bavardes voire pénibles. Mais quels desseins servent cette mission si risquée ?

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Le pivot des deux chapitres du film mérite que l’on s’y arrête : dans une scène citant explicitement le début de Shining (Stanley Kubrick, 1980) en utilisant également un remix du Dies Irae de Berlioz et des plans d’hélicoptère suivant un bateau, l’armée nord-coréenne accompagne l’agent sud-coréen pour une rencontre en haut lieu avec ni plus ni moins que… Kim Jong-il. Avec son petit chien ridicule, son penchant pour la boisson et sa parole rare, le personnage du dictateur de la Corée du Nord emprunte les codes (les clichés ?) des méchants des James Bond. Dérision de l’homme, autodérision du personnage-type, légèreté à contre-pied des attentes créées par la longue arrivée ? En tout cas, le réalisateur s’amuse et nous rappelle que nous restons dans un cinéma « du divertissement ». Mais là où le long-métrage devient intéressant dans sa seconde partie, c’est qu’il dévoile les ententes secrètes entre les deux pays et surtout l’utilisation du conflit à des fins politiques, surtout la République de Corée (nom officiel de la Corée du Sud). Espionner le Nord, c’est d’abord se rendre compte de la corruption et l’abus de pouvoir au Sud : on assiste, quelque peu horrifié avec le héros, à la création d’incidents à la frontière entre les deux pays pour mieux servir la campagne du président sud-coréen sortant. Pour un peu, on se croirait avec Frank Underwood dans la série House of cards (2013-2018). Black Venus déchante vite et une relation d’amitié avec le fonctionnaire nord-coréen qu’il trompe depuis le début s’installe progressivement. Elle se conclut dans un épilogue bouleversant où les deux compagnons d’infortune se retrouvent des années après, chacun ayant gardé le cadeau de l’autre. Séquence sans parole mais à l’iconographie cinématographique puissante.

Que reste-t-il donc des 140 minutes de The Spy Gone North ? Un débit d’informations à vous faire perdre le fil ? Possible. Une tentative de réflexion teintée d’inquiétude sur les relations Nord-Sud ? Sûrement. Un film choisissant l’efficacité narrative sans renier son intelligence cinématographique ? Certainement. Car la boussole de Yoon Jong-bin n’indique ni le Nord ni le Sud, mais cherche sa voie entre un cinéma populaire codifié et un cinéma exigeant dans la forme et le fond. Et on ne peut que l’en féliciter.


A propos de Baptiste Salvan

Tombé de la Lune une nuit où elle était pleine, Baptiste ne désespère pas de retourner un jour dans son pays. En attendant, il se lance à corps perdu dans la production de films d'animation, avec son diplôme de la Fémis en poche. Nippophile invétéré, il n’adore pas moins "Les Enfants du Paradis", son film de chevet. Ses spécialités sont le cinéma d'animation et les films japonais.

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