La Trilogie Hellraiser


ESC dédie un travail incroyable aux trois premiers volets de la saga Hellraiser (1987-1992), ici pour la première fois en Blu-Ray, et avec plusieurs éditions au choix selon les budgets ayant la particularité d’avoir vu le jour grâce à une campagne de crowdfunding.

                                       © Tous Droits Réservés

Par-delà le bien et le mal

                          © Tous Droits Réservés

Une collectionnite saupoudrée de nostalgie s’est visiblement emparée du marché de l’édition. Souvent pour notre plus grand plaisir, la mode est aux éditions ultimes, ultra-collector, truc-de-fou-définitif-même-au-paradis-t’en-trouveras-pas-une-mieux-frère et j’en passe. La liste des éditeurs à s’y prêter s’allonge et nous en sommes d’ailleurs ravis, malgré la petite ironie que je ne peux pas m’empêcher de foutre ça et là. L’amateur de cinéma de genre a en effet un rapport charnel avec certaines œuvres qu’il tient comme un doudou, qu’il chérit et qu’il veut parfois posséder jusqu’au bout, jalousement : l’édition toujours plus définitive, qualité que des ouvrages parviennent franchement à atteindre. ESC est un éditeur que nous apprécions particulièrement pour cela. Ils ne sont pas les seuls, mais les gars savent concocter des trucs qui prennent une place privilégiée dans nos DVDthèques (ou Blu-Raythèques), à l’image du coffret Phantasm (1979-2016) regroupant l’intégralité des épisodes de la franchise initiée par Don Coscarelli. Cette fois, nous nous penchons sur leur travail assez dantesque sur les trois premiers volets de la saga Hellraiser qui bénéficient à leur tour d’une édition maousse. Mais d’abord, petit détour par les films en eux-mêmes.

Clive Barker est aujourd’hui considéré comme une star de l’horreur qui ne peut être à la place d’un Stephen King que parce que ses œuvres sont moins « grand public », plus difficiles d’accès, moins universelles. Entre spiritisme, démons, rituels, et sado-masochisme, Barker a crée une galaxie littéraire où le Marquis de Sade aurait un buffet de corps à volonté chez HP. Lovecraft. L’écrivain a sorti son roman Hellraiser en 1986 (publié en France que 20 ans plus tard!) et est passé dès l’année suivante derrière la caméra pour en signer l’adaptation en tant qu’auteur-réalisateur. On peut penser que le cinéma titillait Clive Barker pour qu’il saisisse si vite l’opportunité de s’y jeter après avoir tourné seulement deux courts-métrages. Hélas dans les années suivantes, il aura plus de succès public en étant adapté que quand il passera lui-même derrière la caméra (Cabal en 1990, Le Maître des Illusions en 1995)…Pourtant tout commence très bien avec Hellraiser : Le Pacte (1987) premier volet successful aux yeux du box office et de la critique de ce qui deviendra vite une saga plus ou moins lucrative. Il faut dire que malgré son intrigue de souffre – Franck Cotton, âme perdue en quête de nouvelles sensations, trouve un cube qui lui ouvre les portes de la dimension des Cénobites et de leur chef Pinhead, basé sur un univers de plaisir dans la douleur, de torture et de damnation – Hellraiser : Le Pacte est un bol d’air frais dans le paysage du cinéma de genre de l’époque. Les franchises horrifiques ont alors déjà bien été usées (en 1987, il y a déjà eu six Vendredi 13, quatre Freddy…) et le public n’attend certainement que ça. D’autant plus que le récit de Clive Barker n’obéit pas aux règles du slasher (genre le plus populaire à l’époque) et touche une réflexion rare en plus d’être une véritable expérience esthétique. Objet singulièrement exigeant et audacieux pour un produit d’horreur destiné au grand public (l’imagerie et la pensée sado-masochiste, hautement subversifs, sont omniprésents, les débordements sanglants sont très graphiques et osés), le premier volet de la saga tient d’ailleurs toujours fermement la route lorsqu’on le visionne aujourd’hui.

                                      © Tous Droits Réservés

Toute réussite étant bonne à être pompée jusqu’à la moelle, New World Pictures décide de tenter d’en faire une énième vache à lait en lançant une suite dès 1988. Clive Barker ne rempile pas, laissant la réalisation au faiseur Tony Randel et le scénario au britannique Peter Atkins, mais signe tout de même l’histoire servant de base au script pour garantir un minimum de cohérence. Hellraiser 2 : Les Écorchés se situe donc après les événements de l’opus initial. Kristy Cotton, nièce de Frank Cotton qui a perdu toute sa famille lors du premier volet, est en hôpital psychiatrique (échapper de peu à des Cénobites, ça fout quand même un coup au moral). Personne ne croit évidemment à ce qu’elle a vécu, même le toubib qui la suit, le docteur Chennard, directeur de l’établissement. En fait ce dernier cache bien son jeu, car il est fasciné par la possibilité d’atteindre les dimensions cénobites et a mis la main sur le fameux cube…Si l’adjectif d’ « honnête » sied à une suite, c’est bien à celle-ci. Randel n’apporte dans sa mise en scène pas grand chose, se contentant de réitérer les codes et choix artistiques de Barker (décors, styles de cadrages, lumières, soupçon de drame familial pervers…) sur Helllraiser : Le Pacte. La structure de la narration est pour ainsi dire un peu la même que le premier volet, basée sur un bâtiment clos (la maison des Cotten dans le 1, l’hôpital psychiatrique dans le 2) que les Cénobites vont envahir pour mieux perdre le personnage de Kristy, sa pote de chambre Tiffany et le spectateur à travers des dédales multi-dimensionnels. Bon moment de spectateur mais qui, logiquement, ne marque pas autant que son prédécesseur. Là où par contre cet épisode ajoute sa pierre à l’édifice, c’est qu’il nous présente les origines du fameux Pinhead à tête d’aiguille, autrefois un humain damné lui aussi par le pouvoir du cube : il devient ainsi plus qu’un « simple » boogeyman, une figure proche du Lucifer du Livre d’Enoch narrant la chute de l’ange chéri de Dieu, ou des protagonistes victimes des supplices punitifs de la mythologie grecque. A la fois monstrueuse donc et plus humaine.

Plusieurs années s’écoulent entre le second épisode et ce qui fera de la saga une trilogie. Anthony Hickox, solide artisan britannique auteur de la comédie d’horreur Waxwork en 1988, prend les rênes de l’univers, toujours sur un scénario de Peter Atkins – à ce titre, similaire au personnage de Chucky écrit constamment par Don Mancini, on peut songer à ces sagas de l’horreur qui sont avant tout des œuvres de scénariste sur la durée et sur lesquelles bossent une succession de metteurs en scène…Tout à fait comme une série télévisuelle, en effet – qui prend appui un certain temps après les événements du 2. Lors de l’apocalypse finale qui clôturait Hellraiser II, une espèce de sculpture de la souffrance, renfermant les âmes damnées, s’était extraite du monde des Cénobites et était apparue au beau milieu du bureau du docteur Channard. Le patron de boîte de nuit arrogant J.P. Morgan achète cette sculpture sans évidemment savoir tout le pouvoir qu’elle renferme. En parallèle, la journaliste en mal de sujets Joey rencontre une ex de J.P., une fille paumée qui a en sa possession le cube maléfique…Sur le plan thématique, ce troisième épisode est fidèle aux réflexions mystiques et philosophiques de Barker : J.P. Morgan est un personnage digne de Faust, troquant son âme dans un marché avec son Méphistophélès (Pinhead) qui lui vend un monde de plaisir au-delà de l’humain, au-delà du bien et du mal (Nietzche, si tu nous entends) mais qui va se retourner contre lui et par la même occasion foutre le dawa partout. Car, nouveauté bienvenue dans la saga, Pinhead a désormais assez de force pour quitter sa dimension et tuer à tour de bras dans la nôtre, en l’occurrence dans une véritable dynamique de slasher catastrophe (cf la scène de massacre dans la boîte de nuit, mix entre la scène de bal de Carrie au bal du diable (Brian De palma, 1976) et les futurs Destination Finale de 2000 à 2011) à travers les rues de la ville. Autre variation forte, le lien avec la religion chrétienne est renforcé – Clive Barker se revendique lui-même comme chrétien – à la faveur de plusieurs citations et d’une belle séquence dans une église où Pinhead s’affiche en Jésus Christ de la souffrance, manquant de tuer un prêtre et prenant littéralement possession de la maison de Dieu. Comme une allégorie de la lutte entre le bien et le mal, entre le paganisme et le monothéisme, entre la chair et l’esprit, en bref, une allégorie des combats qui irriguent l’univers de Hellraiser dans son entier. Hellraiser 3, malgré une esthétique 90’s un peu cheap, une fin pas très claire et un personnage de Joey discutable, s’avère être une intéressante suite, un développement pertinent de la saga qui dépasse le second volet en richesse de fond.

Focalisé sur la trilogie, l’article n’abordera pas les multiples suites qui ont perduré et autres tentatives de remake. Il est clair, toutefois, que ce sont bien les trois premiers épisodes qui font la qualité de Hellraiser et qu’ils sont les indispensables à visionner pour qui veut découvrir ou aime cette aventure si sulfureuse. Bien conscient de toucher là à une pierre angulaire du cinéma de genre depuis les années 1980, l’éditeur ESC a décidé de construire une véritable chapelle en son honneur puisque pas moins de quatre possibilités sont proposées à l’acquéreur selon ses « capacités » financières. Au bas de l’échelle, nous avons le pack trilogie comprenant les longs-métrages en DVD et des suppléments moindres que dans l’échelle du dessus, le pack Blu-Ray Cult’Edition comprenant évidemment les films, un documentaire sur la trilogie intitulé Léviathan, un livret rédigé par le journaliste notamment chez Mad Movies Marc Toullec et des heures de bonnii pour lesquels je vous invite à consulter directement le site d’ESC. Si vous souhaitez craquer votre slip davantage, c’est possible avec un pack contenant le roman original en mode grimoire en reliure cuir, et si c’est toujours pas assez, vous avez le coffret de ouf avec buste de Pinhead qui était proposé à un prix plus abordable qu’actuellement à ceux qui ont participé au financement via KissKissBankBank, nouvel eldorado pour certains éditeurs et artistes. En termes de générosité, ESC se pose franchement là, dans une posture que des sorties futures (Zombie de George A. Romero) ne feront, nous n’en doutons pas, que confirmer.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

Laisser un commentaire