Dogman


C’est le prix d’interprétation à Cannes 2018, et c’est le dernier projet en date d’un réalisateur italien dont la filmographie, on ne peut plus faispasgenresque, vaut une attention soutenue. Mi-novembre, sort chez Le Pacte en DVD et Blu-Ray Dogman de Matteo Garrone qu’on vous chronique avec enthousiasme.

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Mondo Cane

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Lorsque Gomorra attaque le Festival de Cannes en 2008, il fait l’effet d’une bombe. L’objet vient comme une claque, portrait fleuve (2h30) d’une Italie déboîtée par la mafia et le berlusconisme, et balance un néo-réalisme revêche, gris et violent, à mille lieux de ce que l’on imagine d’un pays méditerranéen et du « glamour » mafieux véhiculé par les films de la diaspora aux États-Unis (si on peut avoir envie d’être un mafieux dans Le Parrain, j’en doute en visionnant Gomorra). Gomorra, avec l’émergence d’un Paolo Sorrentino, fait un bien fou au cinéma de la Botte sur le plan international et lance même une mode du polar contemporain à l’italienne dont le dernier exemple en date est Frères de Sang (les Frères d’Innocenzo, 2018). Pourtant en 2008 Matteo Garrone n’est pas un débutant, il tourne depuis au moins 1996, mais depuis Gomorra, il mangé un  champignon et est passé au level up en raflant notamment le Grand Prix du Jury à Cannes 2012 avec Reality. On avait alors vite fait de le ranger dans la catégorie de cinéaste enragé à caractère critique et social jusqu’à ce qu’il surprenne son monde avec le conte merveilleux Tale of Tales (2015) en rupture totale avec ce qui semblait être son ADN…Totale ? Eh bien peut-être pas tant que ça quand on se penche sur son tout dernier projet, Prix d’Interprétation Masculine à Cannes 2018, Dogman. Et de surcroît, sur les très intéressantes interview du Signore Garrone lors de la promotion du projet.

A première vue, Dogman se ressent après Tale of Tales comme un brusque retour à la réalité. On retrouve les terrains vagues et l’urbanisme glaçant de la région napolitaine, l’image grise, le ton direct et frontal de Gomorra (quoi que moins viscéral et plus posé dans la mise en scène). Bien sûr, on se prend aussi de plein fouet un autre récit de la corruption d’un système et des âmes qui ronge ces parties modestes de l’Italie, avilissement personnifié par le personnage de Marcello. C’est un frêle cinquantenaire dont la passion est les chiens. Il est toiletteur et participe également aux concours canins avec un perfectionnisme kubrickien. Divorcé, il a une fille de laquelle il est proche et a des relations assez bonnes avec ses voisins commerçants. Le point noir, c’est qu’il deale un peu de cocaïne, le gros point noir, c’est qu’un de ses clients est un ancien boxeur abruti Simoncino, balourd brutal qui terrorise le quartier et force Marcello à participer à un braquage puis le trahit pour qu’il aille en prison à sa place. C’est dans ce canevas et la manière dont il le construit que l’on comprend ce que Matteo Garrone a répété dans es entrevues de promotion : à ses yeux, Dogman est logique dans sa carrière car il est, lui aussi, une espèce de conte. Il en partage en effet la simplicité et l’universalité via l’histoire de Marcello martyrisé en David faible contre un Goliath musculeux qu’il parviendra à avoir par la force de sa ruse. Application des mythes de la pitié où un protagoniste prend injustement cher jusqu’à une vengeance libératrice tout comme de certaines codes du western (les étendues désertes, le face à face final où le héros part avec un gros handicap) le long-métrage touche forcément malgré le sentiment de déjà-vu. Mais c’est bien lors de sa dernière séquence qu’il donne le coup le plus fort, convoquant un trouble pour le coup bien contemporain et moins « simpliste ». Cette vengeance n’est pas aussi libératrice que l’on croit. Amère, elle ne délivre pas Marcello de la lâcheté humaine et de sa propre solitude car – SPOILER ALERT – comme à la fin de l’immense Duel (Steven Spielberg, 1973), peut-être qu’on ne ressort jamais grandi de devoir tuer un homme…

Raison de notre petit article d’aujourd’hui, Le Pacte propose ce mois-ci le film en DVD et Blu-Ray en édition simple pour le moment, avec quelques bonii qui malgré leur nombre réduit valent le détour puisque Garrone fait partie de ces cinéastes qui savent vraiment parler de leurs bébés, tisser les liens qui sont difficiles à voir, opposer, revenir sur les mauvais décisions. Vous aurez l’occasion de le constater sur le making-of et surtout sur les entretiens avec le cinéaste et son interprète Marcello Fonte qui reviennent une vingtaine de minutes sur Dogman. Pour les curieux, l’éditeur ajoute aussi des storyboards.

 

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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