Les Sorcières d’Eastwick


Chez Fais Pas Genre, on aime bien sortir des catacombes des films poussiéreux méritant de prendre un peu la lumière du jour. C’est le cas des Sorcières d’Eastwick (The witches of Eastwick, 1987), de Georges Miller, qui venait à peine de terminer Mad Max 2, le défi (1981) et qui s’offre là, un objet curieusement féministe.

                                       © Tous droits réservés

Girls just wanna have fun

C’est à Eastwick, obséquieuse bourgade puritaine de la Nouvelle-Angleterre, que vivent trois amies, Alexandra, Jane et Sukie (incarnées par Cher, Susan Sarandon et Michelle Pleiffer), unies par les 3D. Les 3D ne sont pas un spin off du groupe anglais, parti trop tôt, 1D (One Direction, on pense à vous), mais les initiales de Deuil, Départ et Divorce. En effet, les trois jeunes femmes, qui semblent être indépendantes, vivent des histoires d’amour compliquées, et se retrouvent tous les jeudis soir pour jouer au poker, créer des philtres aphrodisiaques (sans autre but que de savoir en créer), et raconter les derniers harcèlements sexuels du proviseur du lycée, aux mains baladeuses. Un soir d’orage, elles font le vœu de trouver un « beau prince », romantique, qui sache les écouter, avec en option un joli compte en banque, des belles fesses et un pénis de taille moyenne. Un peu navrant, mais pour leur défense, elles buvaient trop de vodka et finissent par conclure, Dieu merci, que les hommes n’étaient pas la réponse à tout. Sans le savoir, elles invoquent alors un curieux personnage cartoonesque, qui n’a rien d’un prince, incarné par un Jack Nicholson, faisant du Jack Nicholson. Daryl Van Horn, c’est le nom de son personnage, peau grasse, cheveux luisants, bedaine imposante. Le nouvel habitant n’a rien pour plaire, mais comme on ne juge pas le physique ici, ajoutons à ses défauts, un humour douteux, du rentre-dedans obscène et une perversion narcissique indiscutable. En bref, un beau petit diable, pour lequel les trois demoiselles en détresse vont se pâmer. Habitant dans un vieux manoir, dans lequel des sorcières ont été exécutées trois siècles plus tôt. Daryl encourage alors les trois jeunes femmes à libérer leurs pouvoirs (car elles ont des pouvoirs) et leurs cheveux, en les aidant à s’émanciper du schéma patriarcal selon lequel les hommes dominent et les femmes s’inclinent, en leur prêtant des grimoires. Un bon point pour Daryl. Alors elles s’amusent, elles font voler des balles de tennis pour y jouer tranquillement, survolent une piscine en se marrant, couchent tour à tour avec Daryl, et affichent fièrement leur sexualité dans les rues d’Eastwick. Mais tout n’est pas rose dans la petite ville et Daryl s’amuse à maltraiter à distance une pauvre femme, puritaine et un peu casse-pied (incarnée par Veronica Cartwright), qui avait deviné dès le début que le personnage était démoniaque, jusqu’au meurtre de cette dernière. C’en est trop pour les trois sorcières qui décident alors de se débarrasser de lui. Et beh oui mec, fallait pas les inciter à l’émancipation féminine. Et d’ailleurs Mona Chollet souligne très à propos dans son nouvel ouvrage «Sorcières: La puissance invaincue des femmes » que :

« Les trois héroïnes finiront par se débarrasser du cher Daryl Van Horne. C’est l’occasion de remarquer le paradoxe que représente la figure du Diable, maître de celles qui n’ont pas de maître. Les démonologues de la Renaissance ne pouvaient même pas concevoir une autonomie totale des femmes : à leurs yeux, la liberté de celles qu’ils accusaient de sorcellerie s’expliquait par une autre subordination ; elles étaient forcément sous la coupe du Diable, c’est-à-dire encore soumises à une autorité masculine.  »

© Tous droits réservés

Adapté d’un roman de John Updike du même nom, sorti en 1984, le film de Georges Miller est loin d’être une comédie oubliable, usée par les rediffusions. Donnant clairement un coup de pied dans les conventions puritaines américaines, le réalisateur australien s’amuse goguenard dans les rues d’Eastwick. Et si le film de par ses effets spéciaux désormais kitschs – quoique les outrageuses scènes de vomi de noyau de cerise font toujours autant d’effet – a pris un sacré coup de vieux dans la tronche, le propos qu’il tend à tenir est toujours aussi contemporain – et c’est un brin terrifiant quand on y pense. Bien avant les sorcières de Charmed, ou Buffy contre les vampires, Miller anticipe la mode de l’ésotérisme séduisant et féminin – qui fait son grand come-back ces dernières années – et renouera 28 ans plus tard, avec des personnages féminins forts – Dites moi, Babe c’est bien un garçon ? Je suis confuse – grâce à celui du lieutenant Furiosa (Charlize Theron) dans Mad Max : Fury Road (2015), qui inspire encore aujourd’hui beaucoup de femmes et d’hommes. Et Georges si tu nous lis, tu peux continuer à en créer des personnages comme ça, on en a bien besoin !


A propos de Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie avant d'ouvrir sa propre salle de cinéma. Ses spécialités sont les comédies musicales, la filmographie de Jean Cocteau, les sorcières et la motion-capture.

Laisser un commentaire