Halloween


Pour fêter les quarante ans du chef-d’œuvre de John Carpenter, l’hyperactif Jason Blum a eu l’idée très opportuniste d’en produire une nouvelle suite sous l’égide de sa société Blumhouse. Réalisée par David Gordon Green, cette suite est d’autant plus « nouvelle » qu’elle efface purement et simplement tous les événements ayant eu lieu dans les multiples aventures de Michael Myers qui suivirent après 1978. Belle et efficace surprise ou énième resucée d’une splendeur à laquelle il faudrait foutre la paix pour l’éternité ? On vous répond longuement et tout en nuance.

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Silence sauvage


La figure de Michael Myers, le terrifiant et mutique croquemitaine inventé par John Carpenter en 1978, est sans doute l’une de celles qui a le mieux survécu des grands « monstres » du cinéma de genre des années 70/80. Sans doute parce qu’elle est l’une des plus mystérieuses, elle peut se prêter à de multiples interprétations – comme en témoigne le remake et sa suite signés Rob Zombie, voir notre article sur la question – et à des variations potentiellement éternelles. Minimale et glaçante, cette figure a traversé le cinéma d’horreur dans de multiples suites qui vont du bon Halloween II (Rick Rosenthal, 1981) au très mauvais Halloween : Ressurection (Rick Rosenthal, 2002), mais elle a toujours conservé une aura assez exceptionnelle et morbide qui fait toujours attendre d’un œil curieux son retour. Ici, plusieurs éléments avaient de quoi attiser notre curiosité. D’abord, l’idée de faire table rase de tout ce qui s’est passé dans les suites au chef-d’œuvre originel et de faire une suite directe, quarante ans après. Le producteur Jason Blum, jamais à court de bon coups, rêvait depuis plusieurs années de produire son Halloween et profite de l’anniversaire du long-métrage de Carpenter pour lancer son projet. En théorie, on a donc à faire à un pur film hommage, preuve en étant la convocation maline du maître lui-même qui compose ici une nouvelle bande-originale et est également producteur exécutif. Cette présence de Carpenter dans le projet n’est pas si rassurante quand on connait l’amertume voire le cynisme des dernières déclarations du bonhomme, visiblement définitivement fatigué du 7eme art, et préférant passer ses journées à joueur aux jeux vidéos et à préparer ses concerts pour happy few (concert, malgré tout, merveilleux pour tous les fans qui ont pu y assister, je confirme). Ce côté revival pour fêter l’anniversaire du croquemitaine avait de quoi nous faire peur, nous qui redoutons un peu ce genre d’entreprise petit malin et ne flattant que la nostalgie. C’est finalement le choix du metteur en scène qui confirma notre curiosité. David Gordon Green est sans doute des cinéastes indépendants américains de sa génération le plus insaisissable. Peu de réalisateurs peuvent prétendre avoir un éventail de genres aussi large que celui de cette filmographie passant de Prince of Texas (2013) à Stronger (2018), de All the real girls (2002) à Joe (2003), sans oublier les deux comédies Délire Express (2008) et Votre Majesté (2011). C’est d’ailleurs, de manière très surprenante, avec l’un de ses principaux comparses des deux derniers délires cités qu’il s’est lancé dans l’écriture de ce Halloween version 2018, laissant présager un univers plus parodique que terrifiant.

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Cette longue introduction peut faire peur et témoigne des centaines de films possibles auxquels nous aurions pu assister. Ce Halloween est-il une parodie, un « Réveil de la force du Croquemitaine », un remake, ou tout ça à la fois ? La première et grande surprise de ce nouvel opus, c’est de se trouver face à un film d’une grande simplicité. L’intelligence de Gordon Green est de tenter de retrouver la ligne claire et droite du travail de Carpenter. Oubliant, voire méprisant, les expérimentations – pourtant passionnantes – de Rob Zombie autour des origines de Michael Myers, le cinéaste revient d’abord à l’essentiel, au slasher pur et dur, pour faire basculer le film dans le plus simple des arguments : l’affrontement, la vengeance. Ce programme est annoncé dès la séquence d’ouverture. Deux journalistes crétins, comme sortis de Scream (Wes Craven, 1994) cherchent à enquêter sur le monstre. Ils se rendent dans l’hôpital psychiatrique où il est retenu. L’un des deux lui tend son masque mythique en lui hurlant dessus, lui imposant de « parler ». Evidemment, Myers reste mutique, et les deux journalistes seront fort heureusement sauvagement massacrés dans une remarquable scène de toilettes. La brutalité avec laquelle les deux reporters sont dégagés du récit est très significative : ceux qui veulent comprendre, faire parler le mal, ont tort ou sont totalement fous, comme ce nouveau Loomis dégénéré incarné par le remarquable et tordu Haluk Bilginer – qui était déjà terrifiant d’une autre manière dans Winter Sleep (Nuri Bilge Ceylan, 2014)  tellement dément dans ses recherches qu’il voudra, pendant un instant, incarner le mal à son tour. Il n’y a (surtout) rien à comprendre, rien à entendre, il n’y a qu’à subir la furie destructrice d’une figure conçue ici comme immortelle. Le générique de début reprend l’image de la citrouille de celui du premier film. Au rythme de l’extraordinaire thème original de Carpenter, la citrouille, d’abord écrasée, se regonfle progressivement jusqu’à occuper tout l’écran, comme pour nous montrer qu’il suffit de cette musique, des motifs originelles, pour que le monstre, le Mal revienne, retrouve son souffle, ressuscite et nous cueille de nouveau, dans son mystère et sa sauvagerie.

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C’en est fini d’explorer des zones d’ombre du chef-d’œuvre originel, que Rob Zombie prenait un malin plaisir à triturer et pervertir un peu plus, Gordon Green veut lui revenir à la dimension tragique, insensée, inexplicable du premier Myers. On pourra dire qu’il y a une part de facilité dans ce choix, d’autant plus que le cinéaste ne se prive pas de réinvestir ce qui fait le prix du chef-d’œuvre de Carpenter – cette musique fabuleuse, les longs travellings de déambulation nocturne, les effets d’apparition et de disparition repris parfois à l’identique. Il serait plus honnête d’y voir une certaine intelligence. Car en reprenant ces codes, le réalisateur en montre la suprématie totale sur les codes de l’horreur actuelle, et prouve, pour les sceptiques, que ceux-ci sont éternels. C’est évidemment parce qu’il ne manque pas de ressource que Green peut se le permettre. Très à l’aise dans la mise en scène de la sauvagerie, des cadavres, de l’attente avant le massacre, il permet de dépasser le projet-doudou et nous fait voir de belles scènes d’horreur comme on voudrait en voir tous les dimanches – celle des restes du crash de bus, celle déjà citée des toilettes, un final claustrophobe très accompli, et enfin le sommet, où règne un beau suspens à l’ancienne, sur la devanture d’une maison immaculée irrégulièrement de la lumière d’éclairages automatiques. Ainsi, le film surprend réellement par sa violence et sa sauvagerie. La gradation qu’il opère se montre très efficace, et on se surprend à ne plus vouloir trop penser à ce que l’objet raconte puisqu’il semble nous y inviter. La dernière partie en ce sens, dans ses incohérences géographiques et de récit, confine presque à l’abstraction horrifique et c’est là qu’on prend le plus de plaisir : dans une forme de jet à corps perdu dans l’horreur pure. Dans ce registre, on n’est pas encore au niveau des plus grands Tobe Hooper, rassurez-vous (ou pas), mais c’est une ambition suffisamment rare et noble pour qu’elle soit saluée. On peut regretter en ce sens que le film prenne beaucoup de temps dans un premier temps à charger psychologiquement les anciens et nouveaux personnages. Laurie Strode – évidemment géniale Jamie Lee Curtis – qui n’est plus morte grâce à cette nouvelle suite, est paranoïaque depuis l’arrestation de Myers, et fait tout pour se préparer à son retour, se montrant sur-protectrice avec sa fille et la famille que celle-ci a fondé. Le long-métrage ne parvient pas totalement à rendre émouvants ces nouveaux personnages dans la famille de Laurie – la petite fille n’est pas passionnante notamment – même si une belle présence de la fille de Laurie dans la dernière séquence permet de justifier ce nouveau bagage psychologique. Ce n’est malgré tout pas ce qui importe le plus. Ce qui est beau dans cette nouvelle Laurie, c’est ce côté guerrière, à son tour mythifiée jusque dans sa superbe chute à la fin du film. Comme Michael Myers à la fin du premier épisode, elle tombe par la fenêtre, reste un temps à terre, puis disparaît, dans une scène reprise au plan près du Halloween de 1978. Gordon Green orchestre en fait un affrontement de deux mythes, deux mythes de terreur. L’idée formidable est de faire de Laurie un personnage terrifiant à son tour, transformée, déchirée par la soif de vengeance, loin de la figure plus douce et sensuelle du premier épisode. La sauvagerie a tout envahi.

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Ce silence sauvage omniprésent fait donc tout l’intérêt du projet mais aussi à mon sens ce qui nous mène à la principale interrogation quant à cette nouvelle version. Si l’on retrouve beaucoup des sensations originales – encore une fois grâce à la musique et notamment les très beaux nouveaux thèmes de Carpenter – quelque chose manque, une sorte de grand absent. L’une des beautés morbides et dérangeantes du meurtrier venaient aussi de sa manière de s’introduire dans l’intimité de jeunes gens. Michael Myers assassinait le plus souvent de jeunes femmes nues, sexuellement libérées d’ailleurs, ce qui mena à l’accusation pressée et un peu absurde de puritanisme et de misogynie du premier Halloween (théorie s’appuyant sur un argument d’autorité finalement assez crétin : la seule survivante est la vierge). Il est intéressant de voir que ce nouveau Halloween est finalement beaucoup plus puritain que le premier. Les meurtres se font bien à la maison mais dans des situations beaucoup moins intimes. C’est d’autant plus notable qu’on pourrait tout à fait penser que c’est un trait de cette nouvelle génération de cinéastes d’horreur, particulièrement obsédés par la figure de Carpenter. Si l’on prend un autre film assez emblématique de cette génération, et bougrement Carpenterien, It Follows (David Robert Mitchell, 2014) – qui a quelque part les mêmes caractéristiques que ce nouveau Halloween : très efficace, malin, mais peut-être rapidement oublié – il est intéressant de noter qu’on y trouve également une reprise de tous les motifs du cinéma de John Carpenter, mais avec la même méfiance pour la nudité et la sexualité. Cela va plus loin encore dans It Follows où le sexe est la principale menace, et David Robert Mitchell semble continuer à traîner une sorte de détestation de l’intimité sexuelle, comme en témoigne la scène de sexe expéditive de Under the Silver Lake (2018) et son personnage attardé et asexué. En ce sens, David Robert Mitchell et David Gordon Green se montrent très représentatifs de leur génération : ce sont encore des élèves encore un peu sages, et finalement assez frileux, bien que talentueux. Ainsi, comme David Robert Mitchell, David Gordon Green sait se montrer brillant metteur en scène d’horreur, avec la particularité de parfaitement maîtriser ses accès de brutalité et de sauvagerie. Devant son Halloween, on dépense les calories qu’on était venu perdre, et c’est le principal si l’on veut, au cœur de la misère horrifique sur grand écran aujourd’hui. Mais il manque encore incontestablement ce qui fait la suprématie toujours bien opérante des films de Carpenter et des autres Master of Horror : le trouble.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs.

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