Femme ou Démon


Sidonis Calysta édite en DVD un western très original qui malgré son grand âge (sorti en 1939) mérite tout à fait le coup d’oeil. Focus sur Femme ou Démon réalisé par George Marshall, avec James Stewart et Marlène Dietrich.

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Emportés par la foule

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Y a un truc dont on vous a pas souvent parlé (pour cause) sur Fais Pas Genre, c’est le National Film Registry. La sortie de Femme ou Démon de George Marshall en DVD chez Sidonis Calysta, western qui fête ses quatre-vingt piges l’année prochaine – c’est là que vous comprenez pourquoi le rédac chef commence à me surnommer Papy, mais c’est le chef – et qui est entré au fameux registre en 1996 va nous permettre de faire un petit point culture. Abrégée en NFR, l’entité a pour but de sélectionner annuellement des films qui doivent être particulièrement conservés pour leur importance culturelle, historique ou esthétique. Lorsqu’on aime les cinémas de genre, qu’on réfléchit entre autres à leurs statuts en France en comparaison avec l’outre-Atlantique, il est intéressant de se pencher sur la liste des films sélectionnés. Dès la première année (le NFR a été créé en 1989), les Américains ont choisi des œuvres on ne peut plus genrées telles que Blanche-Neige et les sept nains (David Hand, 1937), Chantons sous la pluie (Stanley Donen & Gene Kelly, 1952), Sueurs Froides (Alfred Hitchcock, 1958), Docteur Folamour (Stanley Kubrick, 1964), et surtout Star Wars, épisode IV : Un nouvel espoir (George Lucas, 1977) sorti à peine quinze ans avant. Si l’on peut toujours s’interroger sur la légitimité de telles sélections pour un programme de conservation (l’inscription de Memento (2000) de Christopher Nolan en 2017, celle de L.A. Confidential (Curtis Hanson, 1997) en 2015…) le NFR est le signe que l’intelligentsia américaine a bien une vision du genre en tant qu’acteur artistique majeur. A juste titre, puisque Hollywood a été bâti par les genres, en produisant dès ses débuts, surtout des westerns. Ce qui fait le lien idéal avec notre Femme ou Démon.

L’action se situe dans une bourgade de l’Ouest livrée non pas à elle-même (quoi que) mais à un maire débonnaire, plus à l’aise à jouer aux dames qu’à garantir la bonne conduite de sa ville, et à Kent, un patron de saloon véreux et son associée Frenchy (interprétée par Marlène Diretrich) qui se permettent à peu près tout, jusqu’à tuer le shérif en place venu régler un cas avéré de triche aux cartes. Le maire, corrompu jusqu’à la moelle, nomme, par ironie et moquerie envers un poste rendu caduque par la pourriture humaine, un nouveau shérif en la personne de Washington (le nom n’est pas un hasard), ni plus ni moins que le pochtron du coin. Contre toute attente, Washington prend son rôle très au sérieux, et entreprend de faire venir en tant qu’adjoint quelqu’un dont la famille est célèbre pour avoir nourri de fins tireurs, un nommé Tom Destry (inégalable James Stewart, certainement un des comédiens les plus surprenants de tous les beaux gosses de cette époque), pour ramener la justice in the town…Tourné donc en 1939, Femme ou Démon représente pourtant une certaine modernité, déjà, un amusement avec les codes du western. Une longue partie du long-métrage – en somme, jusqu’au dernier tiers – appartient tout entier au registre de la comédie, voire d’une bouffonnerie toute théâtrale. Le cinéaste George Marshall, en plus de livrer un travail visuellement remarquable avec son chef-opérateur Hal Mohr (qui éclairera en 1961 l’intense film noir Les bas-fonds new-yorkais de Samuel Fuller) met en place une véritable chorégraphie du chaos humoristique, entre séquences de bagarre (celle entre Tom et Frenchy, déjà originale en ce qu’elle montre un homme et une femme se battre à mains nues), de cohue vindicative (l’assaut final) ou éthylique (le travelling d’ouverture et l’excellente première séquence dans le saloon). Femme ou Démon est ainsi un de ces très rares westerns paradoxalement citadins, en ce qu’il donne une place immersive, très palpable, à la foule, sa pulsation, son mouvement.

Évidemment le récit, dans son dernier chapitre, réduit la rigolade et se resserre autour d’enjeux plus sérieux (sans pour autant tomber dans le tragique). Les méchants sont punis, la morale est sauve, dans le Hollywood du code Hays de toute façon c’est inévitable. Reste que l’humour et les caractéristiques présentées ci-dessus font du long-métrage un objet absolument singulier du genre western, en plus de préfigurer bons nombre de chefs-d’oeuvre qui suivront via la figure de l’homme providentiel venant rétablir l’ordre : on pense par exemple à Rio Bravo (Howard Hawks, 1960) avec Femme ou Démon partage un groupe de personnages moqués (Washington est un ivrogne et Tom a l’air d’un gamin pusillanime et cherchant à éviter la querelle à tout prix), d’apparence faible, qui vont pourtant réussir à atteindre leur but et se faire respecter. Quoi de mieux pour découvrir ce film à deux doigts d’être octogénaire qu’une restauration au poil de Sidonis Calysta, comme à son habitude, et des entretiens avec Patrick Brion et Bertrand Tavernier en supplément ?

 

 

 

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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