Delicatessen


« Delicatessen fait partie des films qui ne pourraient plus être faits aujourd’hui ». Voici comment il fut présenté par Thierry Frémeaux, organisateur du Festival Lumière 2018 en présence de ses réalisateurs Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro et de son acteur principal, Dominique Pinon en ce Dimanche 14 Octobre, deuxième journée du festival Lumière. Fais pas Genre, présent sur quelques séances pour cette nouvelle édition du plus important rendez-vous cinématographique lyonnais, vous explique pourquoi, en effet, il devient rare de faire du cinéma aussi aventureux que celui-ci.

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Délicate et saine

Invités pour cette 10ème édition du festival Lumière – festival dudit « film classique », mettant chaque année à l’honneur cinéastes et acteurs reconnus pour l’ensemble de leurs carrières dans la ville natale des Frères Lumières et de leur fameux Cinématographe – afin de présenter leur premier long-métrage co-réalisé, Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro étaient tout ravis de revenir sur cette étape délurée de leur carrière devenu l’emblème d’un cinéma de genre français vraisemblablement infaisable de nos jours, ou en tous cas pas de la même façon. Car rares sont les œuvres aujourd’hui faisant preuve d’un aussi pur graphisme nacré et d’une telle poésie ambiante que n’entache jamais la violence traumatique de leur récit. Histoire venue alors que Marc Caro vivait dans un immeuble où trônait au rez-de-chaussée le commerce d’un boucher, le projet prit presque dix ans à être mis en place, entre tractations autour du script et exultations précédentes de ses deux réalisateurs – entre autres les courts-métrages L’Evasion (1978), Le Manège (1980), Le Bunker de la dernière rafale (1981). Delicatessen est alors en 1991 le point d’orgue d’une collaboration débutée par une rencontre lors du Festival du Film d’Animation d’Annecy, détail à mon sens non négligeable tellement l’œuvre est une ode à l’animation et à la bande dessinée des années 1970-80, ce qui saute littéralement aux yeux dès le générique introductif, merveille d’artifices propres à l’animation.

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Narrant le présent d’individus tous plus loufoques les uns que les autres résidant dans un immeuble oublié de tous – sauf du facteur/biker/agent de la Gestapo – et soumis au diktat d’un rude et dur boucher dont ils sont tous les uniques clients et locataires, Delicatessen est un conte extraordinaire dans une époque intemporelle. Ni dans le présent, ni dans le passé ou le futur, sont engagés des éléments mêlant les trois temporalités faisant que l’on ne sait plus trop dans quelle époque on se trouve, ce que l’on retrouvera quatre ans plus tard dans La Cité des Enfants Perdus (1995), du même duo. L’immeuble, centre du récit, seul édifice au milieu d’un No-Man’s-Land désolé, trône comme l’établi d’une humanité survivante par son grand-guignolesque et son récital cadencé de comiques de situations incontrôlées. Quand un beau jour, Louison, ancien clown en désuétude, rejoint la joyeuse bande de drilles par l’intermédiaire des petites annonces, l’immeuble n’en devient que plus fou et chaque personnage – incarné par de véritables « gueules » du cinéma français que sont Dominique Pinon, Jean-Claude Dreyfus ou encore Ticky Holgado – prend alors toute son envergure dans les décors d’Aline Bonetto. Mais si le cocasse et le potache prennent le dessus dans la folie de ce conte dantesque aux allures surréelles, c’est surtout en réponse à une cruauté vue ici comme nécessaire. Le boucher tue pour nourrir son petit monde, pendant que son petit monde se plaît à vivre au rythme des orchestrations orgasmiques de celui-ci. Giclée d’un comique sombre, où quand le maître rugit, l’immeuble s’embrase.

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Si l’apport de Louison au récit n’est pas immédiatement implacable, s’instrumentalisant à l’orchestre comme chacun, le personnage de Dominique Pinon – qui signe ici certainement un des meilleurs rôles de sa carrière, qu’il qualifie en tout cas lui-même comme étant l’un de ses préférés, collant parfaitement avec sa personnalité de petit clown simple et jovial – apporte en lui-même une grande partie de la touche poétique de l’œuvre. En symbiose avec la maladroite Julie – interprétée par une touchante Marie-Laure Dougnac – les deux nous offrent les plus belles scènes du film : comme celle, drôle et rocambolesque du jeu de la théière finissant par le souffle attendrissant sur un (mauvais) œil endolori. Une autre, vers la fin du long-métrage, scène d’une salle de bain intentionnellement inondée – qu’on ne nous dise pas que Guillermo Del Toro ne s’est pas inspiré de cette scène dans La Forme de l’Eau (2018) – se pose en plaidoyer d’une romance délicate et saine, face à la dominance d’un père voulant contrôler moindre faits et gestes de la vie de sa fille. Le faire valoir pour l’éternel, une romance contre la cruauté et un amour contre l’horreur. Par un attirail composé de métal, comme à leur habitude, le duo Caro-Jeunet propose un festival de gaucheries loufoques qui feront ensuite tout l’attrait de ce film unique en son genre, novateur à l’époque et classique aujourd’hui. Tout fonctionne encore, à l’image de la salle, riant jaune (ou pas) à bien des reprises lors de cette projection. Des troglodytes en latex au burlesque niais, aux facéties d’un éleveurs d’escargots dans son marais de grenouilles jusqu’aux tentatives de suicide éperdues d’Anne qui dans son malheur et dans les voix de plomberies qu’elle croit entendre, se ratera dans un grotesque toujours tordant. De faire rire de choses qui ne le sont pas, l’orangeâtre Delicatessen en tire une force désopilante et se borne à être la satire d’une société tout aussi ubuesque que lui (les péripéties sur le toit montrant Clapet et Louison se battant avec l’antenne en seront-elles critiques, peut-être, d’un certain consumérisme médiatique persistant aujourd’hui sous d’autres manières). Je ne conseille donc que trop de revenir sur (ou découvrir) cette œuvre unique du cinéma français, symbole d’une époque où le genre même dans sa forme la plus graphique et visuelle fonctionnait parfaitement, même si caché derrière des formes comiques et poétiques évidentes. Un film que l’on peut considérer comme effectivement, très probablement infaisable aujourd’hui.


A propos de Willys Carpentier

Son prénom n’est pas une référence cinéphile au Bruce que l’on connait tous, même s’il partage son nom avec son idole absolue, John. Sa passion pour le cinéma qui fait pas genre découle de celle qu’il a pour le Death Metal, elle fait peur et est pleine de saturation et d’hémoglobine et ce même si plus jeune, il ne décrochait pas de Peter Pan. Enfin, fait intéressant, il porte une haine sans égards pour Woody Allen.

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