Coincoin et les Z’inhumains


Après quatre années d’attente, et quelques expérimentations plus tard, Bruno Dumont revient sur Arte avec la suite de sa mini-série P’tit Quinquin (2014) intitulée Coincoin et les Z’inhumains (2018), avec comme ambition de surpasser l’effet de choc qu’avaient provoqué les aventures burlesques de ce gamin du nord.

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Le Carnaval de l’Apocalypse

Après le choc tonitruant que fut la première saison de la mini-série de Bruno Dumont P’tit Quinquin (2014), le réalisateur a prolongé sa mue comique et burlesque, expérimentant ce territoire nouveau de l’étonnant Ma Loute (2016) à la comédie musicale déroutante qu’était Jeannette (2017). Quatre ans ont passé avant que Dumont daigne donner une suite aux aventures de ce drôle de petit bonhomme du nord de la France et sa galerie de personnages loufoques. Il faut dire qu’avant lui, beaucoup s’y sont déjà cassé les dents. Car si la série télévisée permet par son format d’étendre un univers tout autant que des personnages et de bâtir une intrigue sur un concept, ce dernier peut vite s’effilocher sans être ré-interprété, dérouté, ou ré-inventé au fil des saisons. Ainsi, la maestria d’une première saison peut parfois entraîner une bérézina inévitable : la saison deux étant condamnée avant même d’être tournée, à être forcément moins étonnante, brillante ou réussie que son aînée. On pense par exemple à la déception que fut la deuxième fournée de True Detective (2014-2018) après un premier essai qui avait mis (presque) tout le monde d’accord.

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Plus généralement, se questionne le bien-fondé d’apporter une suite à une réussite, de capitaliser sur un succès, avec le risque de défaire la superbe d’un univers et d’une œuvre majoritairement consacrée. Face à ce dilemme, Bruno Dumont a choisi, conscient, le dynamitage en bonne et due forme de tout ce qui a été mis en place jusqu’avant, comme si Coincoin et les Z’inhumains (2018) n’avait pour projet que de s’amuser de son statut de suite et de produit dérivé. Cette deuxième saison – très certainement la dernière – construit son récit dans une emphase totalement incontrôlée, déréglée, en roue libre. Dumont démultipliant ses effets comiques comme ses personnages, tirant toujours plus loin les cordes et les codes du burlesques. On sent que la loufoquerie sonore de Ma Loute (2016) et son bruitage à la slapstick, convoquant autant Chaplin que Mickey Mouse, autant Tati que Mister Bean (1990-1995) a ouvert un champ des possibles comiques chez le réalisateur, qui utilise désormais le son comme un outil humoristique supplémentaire. Le scénario lui-même s’autorise des virages plus marqués et incontrôlés vers les cinémas de genre(s), entre science-fiction et invader movies – beaucoup parlent d’une relecture burlesque et française de L’Invasion des Profanateurs de Sepultures (Don Siegel, 1956) pour la plus évidente référence – jusqu’au film de zombie. La liberté et le lâché prise comique, presque parodique, qui transpire de Coincoin et les Z’inhumains (2018) rappelle à bien des égards l’entreprise d’auto-destruction maniaque de Joe Dante, lorsqu’il donna naissance à son inénarrable Gremlins 2 : La Nouvelle Génération (1990). Si la comparaison peut prêter à sourire, cette suite de l’un des grands classiques des comédies d’horreur familiales des années 80 et celle de la mini-série comique de Bruno Dumont possèdent plus de points communs qu’on ne peut l’imaginer, notamment dans leur rapport assez ludique à l’idée même de suite. Anti-marketing, l’une et l’autre oeuvre s’amusent de leur statut et l’abordent même sur un ton presque méta. Même si cette dimension est volontiers plus appuyée chez Joe Dante, chez Dumont cela se manifeste par le surgissement des doubles extraterrestres des personnages – des « z’inhumains » envahissent la Terre et clonent les humains – ce qui semble témoigner du fait qu’il est totalement conscient de ne livrer qu’une copie clonée de son premier brillant essai et en fait une matière de réflexion intragénique au récit. De même, si le long-métrage de Joe Dante vrille vers une bouffonnerie assumée tout en surenchère, Dumont convoque quant à lui la figure très nordique du Carnaval, un grand défilé d’absurde, dans lequel plus aucune norme sociale, plus aucune identité n’a de réel sens. Dans l’une et l’autre des propositions, il s’agit de dérégler une formule, s’amuser à surprendre, à se jouer des attentes pour tout faire voler en éclats.

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En cela, malgré ses élans humoristiques qui demeuraient inédits dans la filmographie du réalisateur, la première saison s’inscrivait totalement et plus frontalement dans ses grandes thématiques de cinéastes : un cinéma traversé par des questions d’actualité, moins social qu’asocial, élevant la marge au rang du sublime et dont la quête fut toujours de chercher à capter, selon ses dires « un certain mystère humain ». Sondant l’âme humaine et ses travers, invoquant au creux d’un plan, d’un regard dans le vide ou vers le ciel, une dimension existentielle voire insondable qui en fit pour beaucoup, un cinéaste lui-même indéchiffrable, agaçant, provoquant ou trop intellectuel. Ainsi, si les premiers épisodes du P’tit Quinquin avaient surpris leur monde, en dévoilant au grand jour que ce cinéaste jugé si austère qui avait réalisé L’Humanité (1999) ou le controversé Hadewijch (2009) était capable de se dérider et de provoquer des fous rires chez son spectateur, la dernière partie de la mini-série dévoilait progressivement une noirceur hantée par la figure insaisissable d’un mal indéfinissable : un changement brutal de ton qui avait dérouté beaucoup de monde et qui sonnait alors comme un brusque retour aux sources. En démultipliant l’absurdité de son comique sans pour autant chasser ses grandes thématiques piliers, le cinéma de Dumont prend encore un nouveau tournant avec Coincoin et les Zinhumains (2018). Désormais, le regard rieur, la verve presque enfantine à s’amuser d’un bruit ou de blagues régressives – on pense notamment aux séquences « d’accouchements » des doubles extraterrestres – n’est plus déconnectée d’une vision profonde et noire de l’humanité, celle-là même que le Lieutenant Carpentier définissait dans la première saison comme « La Bête Humaine ». Désormais, le sérieux et le drôle ne font plus qu’un, sous les gags burlesques et les répliques lunaires du mythique Commandant Van Der Weyden, se dessine comme sur un papier carbone un sous-texte existentiel d’une habile profondeur où l’humain se retrouve confronté une nouvelle fois à ce qu’il ne comprend pas et ne peut pas comprendre – d’ailleurs le commandant émeut par son refus systématique de chercher du rationnel, ce qui en fait un piètre enquêteur – mis au devant de son extinction inéluctable, face à « l’apocalypse, la fin de tout, des hommes et de la gendarmerie nationale », confronté au miroir de son propre corps qui se dérègle et lui échappe.

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L’humeur de la série, plus constante et en cela, peut-être répétitive, se joue moins de pieds-de-nez et virages brusques comme dans la première saison, mais plutôt d’une lente infusion du comique et du paranormal dans un récit si ancré dans son territoire qu’il avait tout pour être bordé d’un naturalisme étouffant. Le décors tout comme les gens du Nord, dessinent autant les pourtours du vrai monde – la présence des migrants qui hante de manière assez subtile le récit tout comme la présence d’un simili-front national renommé ici le Bloc Identitaire – qu’une altération de ce dernier, miroir déformant, grossissant, de nos angoisses existentielles, philosophiques et politiques. En épurant son discours de ce qui le rendait parfois agaçant et prétentieux – Dumont dit lui-même qu’il est souvent rattrapé par son passé de professeur de philosophie – et en tentant moins de brusquer et questionner une morale politique – des traits qui étaient souvent douteux et maladroits chez lui – le cinéaste, par sa nouvelle faculté à regarder le monde à distance, d’un œil malin, plus tendre et moins inquisiteur, finit par dévoiler au creux de ses personnages lunaires et béats, beaucoup plus d’humanité et de tendresse qu’avant. On le sentait poindre, déjà dans la première saison, dans l’esquisse psychologique du personnage de Van Der Weyden – rappelez-vous de la magnifique séquence de ce grand enfant réalisant son rêve en montant sur un étalon, ou de son visage perdu et désœuvré, se recueillant à l’Eglise, en quête de réponse sur l’inexplicable – qui continue ici d’être développée et contamine même son Lieutenant Carpentier – si l’un était Mulder le convaincu et l’autre Scully la sceptique, Carpentier serait évidemment le sceptique – qui se retrouve totalement décontenancé quand il ne peut que constater que la réalité échappe à sa rationalité, pourtant à toute épreuve. Quand Carpentier lâche prise, subjugué et choqué, c’est aussi, peut-être, un certain cinéma, prisonnier de la dictature d’une conscience sociale et politique du monde qui dépose les armes, brise ses chaînes, se rendant tout entier à ce qui parle de nous et de notre monde sans pour autant être soumis à ses normes. A nous qui prônons une gangrène bienvenue du cinéma d’auteur français par tout ce qui peut le sortir de son « ordinaire », on ne peut que saluer les essais de Bruno Dumont qui peuvent être vus, non pas comme des lumières messianiques, on ira pas jusque là, mais au moins, comme de saillants gouvernails.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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