Jean Claude Van Damme, L’insubmersible


Si on ne dit généralement pas qu’on va au cinéma voir « le nouveau Brad Pitt », il nous est en revanche plus naturel de parler du « nouveau Van Damme ». Cette renommée extraordinaire engendre un problème : quand le nom se ternit un peu, le film en pâtit. Et c’est peu dire que la popularité du nom JCVD est fluctuante.  En Août, le Belge retrouve les salles de cinéma pour Lukas (Julien Leclercq, 2018)  revenons sur la carrière de l’un des acteurs les plus incompris d’Hollywood.

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Icare goes to Hollywood

1982, Jean Claude Van Varenberg, patron du club de sport le California Gym à Bruxelles, établissement qui fonctionne très bien, plaque tout et part à Los Angeles dans le but de devenir acteur de films d’actions et d’atteindre la célébrité, son rêve le plus cher. Si la légende raconte qu’il part seul, il est en réalité accompagné de son ami d’enfance Mohammed Gissy. Son rêve remonte à quelques années plus tôt, quand avec son ami Mohammed, il fait la rencontre d’un homme d’affaires nommé Paul Van Damme qui les fait participer à un shooting photo pour une marque de vêtements. JCVV, au lieu de prendre la pose réglementaire d’un mannequin, prend des positions de karaté. Les clichés font sensation, et l’idée lui vient de devenir acteur de film d’action. Fraîchement arrivés à L.A sans parler anglais, nos deux Belges vivent de petits boulots. JCVD est alors livreur de pizza, conducteur de limousine, videur de boîte de nuit… Pendant qu’ils enchaînent sans succès les castings -iIl faut dire que la concurrence est rude dans le film d’action, dominé alors par des figures telles que Stallone et Schwarzenegger – JCVV et Gissy ne se découragent pas et Jean Claude parvient à obtenir le rôle du Predator dans le film éponyme (John McTiernan, 1987). Celui-ci est fou de joie à l’idée de faire ses preuves en affrontant le gros bonnet du cinéma d’action d’alors Schwarzenegger, mais Jean-Claude Van Varenberg devenu alors Jean Claude Van Damme en hommage à l’homme qui a fait débuter son rêve, déchante vite lorsqu’il apprend qu’il sera invisible durant la majorité du long-métrage, et quitte le projet. Suite à ce presqu’échec, Mohammed et Jean Claude décrochent un rendez-vous avec Menahem Golan, producteur d’une myriade de films à petits budget. L’homme, peu impressionné par les frasques des deux Belges s’apprête à clore l’entretien quand Mohammed Gissy décide d’y aller au bluff, en lui disant qu’il a tort de ne pas miser sur Jean Claude car il va jouer dans Predator. Golan intrigué appelle un contact auprèsdu producteur du film et tombe par gros coup de chance sur un avocat apparemment mal renseigné, qui n’est pas au courant du départ de JCVD, et lui confirme donc sa présence. Golan rassuré offre le rôle titre de son prochain film à JCVD : Bloodsport (Newt Arnold, 1988).

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Notre ami Belge doit alors le début de sa carrière à un incroyable coup de chance dont il saura profiter en enchaînant plusieurs films à succès, tels que Cyborg (Albert Puyn, 1988,) Kickboxer (Mark DiSalle,1989), jusqu’à Double Impact (Sheldon Lettich, 1991), atteignant la consécration avec Universal Soldier (Roland Emmerich,1992) au côté de son homologue Dolph Lundgren dont nous reparlerons. JCVD devient une star internationale, et rivalise en popularité avec Stallone et Schwarzenegger : la gloire, l’argent, les femmes, son rêve est accompli, et JC compte en savourer chaque miette. Il enchaîne les mondanités, et le succès commence à lui monter à la tête. Jean-Claude en veut toujours plus, allant même jusqu’à refuser une offre de la 20th Century Fox qui lui proposait de signer pour trois films avec un cachet de 12 millions de dollars pour chacun. Ce passage est aussi marqué par son addiction à la drogue qui le rend ingérable sur les plateaux de tournages, en atteste le légendaire désastre de production de l’adaptation de Street Fighter (Steven E. de Souza, 1994) qui le fait entrer dans la black-list de Hollywood. Enchaînant dès lors les échecs commerciaux jusqu’en 1999, parmi lesquels il aura eu l’occasion de faire le malheur de Tsui Hark dans Double Team (objet pourtant très intéressant), puis Piège à Hong Kong, sa carrière au cinéma marquera une pause tandis que JCVD sombrera dans le monde de la production direct-to-video.

Alors qu’on pourrait croire que c’en est fini de cet Icare qui a connu la gloire et s’est brûlé les ailes à cause du soleil Hollywood, Jean-Claude tire des leçons de son histoire : il soigne son addiction à la drogue et l’alcool et fait un travail sur lui-même et sa carrière. Il ne veut plus recommencer les frasques ridicules à base de karaté, et offrir un jeu plus personnel, plus sérieux. Il se servira de ses années dans le cinéma bis pour expérimenter l’acting, avec plus ou moins de succès. On assiste à la naissance d’un JCVD plus sérieux, sobre, frôlant parfois presque le non-jeu. Plus de grand écart, plus d’expressions exacerbées en poussant des cris, JCVD est mort, vive JCVD. Toutefois, son évolution ne lui permet pas la reconnaissance. A l’exception d’un passage dans The Hard corps (Sheldon Lettich, 2006) dans lequel il joue un flic ripoux violent de manière assez convaincante, ses nouvelles compétences d’acting ne sont toujours pas des plus convaincantes. Il lui manque quelque chose qu’il aurait pu apprendre d’Arnold Schwarzenegger. En effet à l’instar du Belge, Arnold s’est bien vite rendu compte qu’il ne pourrait pas compter sur son jeu d’acteur pour percer et qu’il ne lui faudrait jamais trop se prendre au sérieux. Cependant il avait la clairvoyance de remarquer qu’il était plus ou moins bon suivant le réalisateur qui le dirigeait. Il déclarera avec une grande humilité que ce n’est jamais lui qui fait le job dans Terminator mais James Cameron, pareil pour Predator ou Last Action Hero avec McTiernan. JCVD, lui, n’a au final jamais côtoyé de réalisateur de cette trempe qui auraient pu le mettre en valeur comme un acteur crédible… jusqu’à 2007.

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Cette année là marque un nouveau revirement dans la carrière du comédien, car on assiste à son retour en salles. Dans la lignée de son travail en direct-to-video, plus question de combats, de voyages temporels ou autres déjanteries, place au nouveau Van Damme. L’acteur s’associe avec le réalisateur Mabrouk El Mechri pour tourner un film entre réalité et fiction : JCVD. Dans celui-ci, Jean Claude Van Damme joue son propre rôle, père d’enfants qui refusent qu’il les amène à l’école car tout le monde se moque de lui, et qui se fait piégé lors d’une prise d’otage d’une banque. Les médias ayant vent de sa présence, et pensant qu’il est lui-même le preneur d’otage, un battage est fait sur toutes les frasques passées de l’acteur, films ridicules comme apparitions gênantes à la télévision. JCVD ne peut qu’assister impuissant à ce déferlement de moquerie, piégé dans la banque, à la merci des braqueurs. Le génie d’El Mechri est alors de nous montrer un Van Damme sans doute pas si éloigné de sa situation réelle d’alors, rongé par le remord sur ses exactions passées, hanté par tous ses mauvais choix, accablé par toutes les bêtises qu’il aura pu proférer. Et si l’on peut penser qu’il s’agit juste d’un rôle comme un autre, il suffit de visionner son apparition sur le plateau de l’émission Loft Story en 2001, durant laquelle, au delà de son comportement ingérable, il essaie d’enseigner à un jeune en quête de gloire de ne pas faire les mêmes erreurs que lui et de ne pas toucher à la drogue. C’est un JCVD en pleine repentance qui s’exprime alors et El Mechri le sait, le met superbement en scène, révélant une part de la personnalité de l’homme que personne ne soupçonnait. Le film a pour autre avantage de nous montrer un JCVD impliqué, en prise avec ses émotions, se révélant enfin un acteur convaincant, malheureusement cela ne suffira pas non plus, le projet ne connaissant pas le succès, et l’acteur retourne vite au direct-to-vidéo.

Mais la partie n’est pas finie pour JCVD l’insubmersible ! Rappelé en 2012 par Stallone pour jouer l’antagoniste dans son Expendables 2, JCVD enchaîne les projets plus underground entre continuation de la licence épuisée Universal Soldier, et les films d’action formatés pour le marché de la vidéo. L’acteur ne compte toujours pas abandonner – après tout il faisait l’éloge du dépassement de soi dans Bloodsport et Kickboxer, quoi de plus naturel – et mise gros sur une nouvelle série produite par Amazon : Jean Claude Van Johnson. Il s’agit d’une série concept qui semble à l’instar du JCVD de El Mechri mêler la vraie vie de JCVD à la fiction. Dans celle-ci on découvre que son métier d’acteur est en fait une couverture pour son autre identité, celle d’un tueur à gage légendaire : Van Johnson. Très usé, à la retraite depuis plusieurs années, et affecté par un divorce difficile, Van Johnson décide de reprendre du service pour sauver son ex-femme dans les pays de l’Est. L’œuvre est une véritable série méta, qui mélange les référence à l’univers des débuts de JCVD en les tournant en dérision sans jamais vraiment s’en moquer ainsi que des passages plus profonds et personnels sur l’acteur lui-même. En résulte une série à la fois délirante et touchante, qui, malgré son côté rocambolesque respire une réelle sincérité. Hélas, la série ne sera pas renouvelé par Amazon, scellant encore une fois le destin de JCVD… ou pas.

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Cette année 2018 marquera finalement un nouveau come-back de JCVD au cinéma. Après deux direct-to-video dont un reboot de Kickboxer avec Mike Tyson, et Black Water (Pasha Patriki, 2018) dans lequel il retrouve son collègue Dolph Lundgren, on le voit ce mois-ci dans Lukas (Julien Leclercq, 2018), thriller belge sombre, tourmenté et violent. Jean-Claude y joue un videur de boîte de nuit fatigué, et un peu torturé, père célibataire d’une petite qui est la seule accroche qui lui reste au monde. Après avoir blessé involontairement un client il est viré, et trouve un nouveau travail dans une boîte de strip-tease gérée par des faux-monnayeurs. JCVD franchit dans ce film un pas plus franc vers son côté sérieux, poussé par un réalisateur soucieux de rendre son univers viscéral, et une violence crue. JCVD nous montre une fois de plus que bien dirigé il peut se révéler talentueux. C’est d’autant plus flagrant quand on le compare à Black Water sorti quelques mois plus tôt ou il se contente de sauver les meubles à côté de Dolph Lundgren. Celui-ci est d’ailleurs un cas très intéressant en comparaison avec Van Damme : connu pour son rôle dans Rocky 4 (Sylvester Stallone, 1986), il n’a fait qu’accumuler les rôles d’actioner de série B dans l’ombre d’un JCVD, Stallone ou autres d’ailleurs. Il n’a visiblement pas eu l’étincelle qu’à eu son homologue belge pour le renouvellement, préférant se cantonner aux rôles insipides et au direct-to-video. Lundgren est ce qu’aurait pu devenir Van Damme si ce dernier n’avait pas maintenu l’étincelle. On peut louanger la force de caractère de Van Damme et sa capacité à toujours vouloir se relever, le renouveau du succès n’est toujours pas au rendez-vous.

JCVD a dit en interview que ce qu’il souhaitait le plus dans la vie c’est d’arriver à faire un travail qui soit plus reconnu que son nom, mais il n’y est pas encore arrivé. Ce trait de clairvoyance reflète certainement sa malédiction : il peut s’évertuer à se renouveler se réinventer, le nom de Jean-Claude Van Damme est peut être devenu un fardeau à lui tout seul et explique les échecs successifs de ses entreprises. Pourtant Il y a beaucoup à apprendre de l’acteur et de sa vie. Celle-ci étant incroyablement riche, formant une véritable leçon d’humilité, puis de courage, on en arrive même à se demander si sa meilleure œuvre, ce n’est pas tout simplement sa vie elle-même.


A propos de Benoit Dechaumont

Etudiant à la Fémis dans le Département Exploitation, Benoît travaille pour porter un jour les séries dans les salles de cinéma. En parallèle, il écrit sur ce qu’il voit sur petit et grand écran avec une préférence pour les histoires de voyage dans le temps. D’ailleurs il attend que son pouvoir se développe pour devenir l’intrépide Captain Hourglass. Ses spécialités sont les thrillers, les films de super-héros et la filmographie de Brian De Palma.

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