Y’a t’il vraiment une « Mexican Touch » à Hollywood ?


Après le couronnement de Guillermo Del Toro et de son film La Forme de l’eau (The Shape of Water, 2018) lors de la dernière cérémonie des oscars, tout porte à croire que le nouveau Alfonso Cuarón, Roma, produit par Netflix et qui a remporté le Lion d’Or à Venise le week-end dernier, pourrait lui succéder en février prochain. Au regard de la domination mexicaine évidente dans les grands prix du cinéma international, peut-on décemment considérer qu’il existe une véritable Mexican Touch à Hollywood ?

© DR Abaca / Source : Le Figaro.fr

Mexican Stand-Off

Lors de la dernière cérémonie des Oscars, pour la quatrième fois en cinq ans, l’Oscar du meilleur réalisateur a été attribué à un Mexicain. Pour les petits rappels historiques, il convient peut-être d’égrener les noms et de remémorer que le premier d’entre eux fut Alfonso Cuarón, auréolé pour Gravity (2014) avant de voir lui succéder par deux fois consécutivement Alejandro González Iñárritu pour Birdman (2015) puis The Revenant (2016). Le dernier en date, Guillermo Del Toro couronné pour La Forme de l’Eau (2018) complète cette fine équipe qui forme aussi dans la vie un trio de collaborateurs et amis. Devant ce fait accompli – depuis des années l’Académie récompense quasiment exclusivement des réalisateurs mexicains et seul Damien Chazelle fait exception à la règle avec son Oscar obtenu pour La La Land (2017) – beaucoup, journalistes et cinéphiles, s’autorisent à penser qu’une véritable Mexican Touch – tel est le terme invoqué – déferlerait sur Hollywood. Pour continuer à parler chiffres, depuis 2014, deux films réalisés par ce trio de mexicains a remporté l’Oscar du meilleur film – Birdman en 2015 puis La Forme de l’Eau en 2018 – tandis que deux autres ont été nommés sans l’emporter – Gravity en 2014 et The Revenant en 2016. Autre fait notable, l’une des catégories techniques principales, celle de la Meilleure Photographie, est largement dominée par un mexicain, Emmanuel Lubezki, vainqueur de trois Oscars d’affilée en 2014, 2015 et 2016 pour respectivement Gravity, Birdman et The Revenant prolongeant une vieille tradition de la lumière mexicaine, dont de grands chefs-opérateurs ont fait la renommée, de Gabriel Figueroa à Guillermo Navarro – oscarisé pour Le Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro, 2006) – ou encore Rodrigo Prieto ou Alexis Zabe. Cette reconnaissance d’une génération dorée de cinéastes et techniciens mexicain à Hollywood donne lieu a beaucoup de commentaires, témoignant pour certains d’une dimension politique et d’une certaine révolution au sein des studios américains.

                         © Tous droits réservés – AFP / Alberto PIZZOLI

Au delà de la sphère très fermée d’Hollywood, les cinéastes mexicains semblent avoir le vent en poupe aussi dans les grands festivals européens. Pour la deuxième année consécutive, le fameux Lion d’Or de Venise – qui va finir par devenir plus prestigieux que la Palme d’Or si l’écart qualitatif entre les sélections cannoises et de la Mostra se creusent davantage dans les prochaines années – a été remporté par un cinéaste mexicain. L’an dernier, le sacre du film de monstre de Guillermo Del Toro nous était apparu comme un possible signe d’une ouverture progressive des festivals de catégorie A. pour le cinéma de genre (voir l’article). Le temps nous a donné en partie raison, avec la sélection dans des compétitions officielles de deux espoirs du cinéma de genre mondial avec Under the Silver Lake (2018) de David Robert Mitchell au dernier Festival de Cannes et à la Mostra de Venise du très attendu The Nightingale (2019) de Jennifer Kent, réalisatrice du brillant film d’épouvante Mister Babadook (2014). Ce prix remis à Del Toro témoignait peut-être davantage d’une suprématie des cinéastes mexicains sur le septième art contemporain, en témoigne le triomphe apporté par Venise cette semaine au nouveau film d’Alfonso Cuarón, Roma (2018) film produit par Netflix – certains parlent d’offense et de révolution dans ce choix jugé politique du jury de la Mostra, quelques mois après la polémique autour du bannissement des films produits par la plateforme de SVOD du Festival de Cannes – que l’on ne pourra pas découvrir en salles en France, sacrifié sur l’autel de la sacro-sainte chronologie des médias. Si certaines mauvaises langues dénoncent déjà un affreux copinage – le mexicain Guillermo Del Toro, ami très proche de Cuarón était président du Jury – il faut remarquer que le long-métrage ressortait comme l’un des favoris, unanimement salué par les festivaliers et la presse.

Tout ceci étant dit, peut-on décemment admettre qu’il existe une Mexican Touch à Hollywood ? Car si le cinéma américain semble aujourd’hui très largement trusté par des cinéastes mexicains, au regard du contenu des films produits par ces derniers, peu d’entre-eux assument clairement leur identité mexicaine. L’épopée spatiale quasi-expérimentale qu’était Gravity (Alfonso Cuarón, 2014) met en scène deux spationautes américains et galvanise l’image d’une Amérique dominante technologiquement, de la terre à l’espace. Birdman (Alejandro González Iñárritu, 2015) se nourrit de deux mythes et grands symboles culturels de l’Amérique contemporaine que sont Broadway et la figure du super-héros. Tandis que The Revenant ( Alejandro González Iñárritu, 2016) revisite la grande histoire américaine du point de vue des américains, même s’il s’autorise, il est vrai, un regard moins binaire qu’à l’accoutume sur la figure de l’Indien. Une représentation que certains ont interprétés, avec beaucoup d’audace, comme une « vision mexicaine » de l’histoire américaine. Je laisse donc à ceux qui le souhaitent, la facilité de faire un raccourci entre les Amérindiens et les Mexicains. Une lecture similaire fut apportée au dernier film de Guillermo Del Toro, La Forme de l’Eau (2018) auréolé de l’Oscar du Meilleur film lors d’une cérémonie dont le sujet principal était le rejet de la politique anti-migratoire de Trump. Ainsi, les revendications et manifestations anti-Trump du microcosme Hollywoodien se seraient peut-être incarnées dans ce choix. La fable de Del Toro portant en effet un message évident sur ce qu’on appellera grossièrement l’acceptation de l’autre, qui, porté par un réalisateur mexicain, ce récit de l’amour d’une américaine pour un « monstre venu d’ailleurs » (précisément, est-il dit, d’Amérique su Sud) incarnant alors un supposé ersatz des minorités sud-américaines maltraitées par la politique du président Trump. Rappelons que ce dernier, dans l’une de ses saillies dont il détient lui seul le secret, ne manqua pas de qualifier publiquement les Mexicains comme : « Des gens avec des tas de problèmes, qui amènent leurs problèmes avec eux. Ce sont des drogués, des criminels, des violeurs… » et a proposé, pour se défendre de cette invasion de faire construire – par le Mexique lui-même, tant qu’à faire – un mur d’enceinte longeant la frontière unissant les deux pays, dont l’édification n’a pas encore débuté, parce que, croyez le ou pas, le Mexique refuse de payer.

                               © DR – Carlos Somonte / Netflix 

Pourtant, la dimension mexicaine de La Forme de l’Eau ne s’incarne que dans un message codé ou dans une interprétation de son scénario parfois un peu galvaudée. On a peut-être tendance à sur-ligner ce message au regard de l’actualité du monde et de la nationalité de son réalisateur. Car plus généralement, le film est d’abord une célébration du cinéma américain et de son histoire – films de monstres des studios Universal, comédie musicale, cinéma muet, fresque épique hollywoodienne, mélodrame classiques – et c’est probablement en premier lieu ce qui a séduit les votants de l’Académie des Oscars, habitués à célébrer ce type de films hommages à leur cinéma, encore plus lorsqu’il est réalisé par un cinéaste non-américain – inutile de vous rappeler le sacre de The Artist en 2012. Au regard de cette dimension plus politique, on pourra considérer, peut-être, que la décision entreprise par Alfonso Cuarón de revenir tourner au Mexique après son sacre Hollywoodien en 2014 avec Gravity, marque un possible tournant dans la place que pourraient occuper, à l’avenir, ces trois cinéastes dans le microcosme hollywoodien et plus généralement dans le cinéma à échelle internationale. Rappelons que son court-métrage tourné en VR (réalité-virtuelle), Carne y Arena (2017) – racontant l’histoire d’un petit groupe de migrants mexicains tentant de traverser la frontière americano-mexicaine par le désert de Sonora – a remporté un Oscar spécial en 2017. Une consécration timide néanmoins puisque ce prix fut remis en marge de la cérémonie officielle et qu’il sanctionnait moins l’audace du sujet traité que l’expérimentation technique entreprise par Cuarón et Emmanuel Lubezki. Quoi qu’il en soit, après avoir réalisé ce court-métrage qui prend à bras le corps la question migratoire et la relation compliquée entre les deux pays – la proposition forte et politique du film est de placer le spectateur dans le point de vue du migrant, via le procédé de réalité virtuelle – Cuarón a décidé de revenir tourner au Mexique – ce qu’il n’avait pas fait, outre ce court-métrage, depuis Y tu Mama Tambien (2001). Avec Roma (2018) – film personnel sur le destin d’une famille mexicaine inspiré de sa propre enfance – Cuarón témoigne d’une volonté prolongée d’assumer son identité mexicaine et d’ainsi utiliser son aura hollywoodienne à des fins peut-être davantage militantes et politiques que celles qu’on attribuent aux précédents films cités. Car s’il on est bien forcé d’accepter les lectures plus ou moins fumeuses ou cohérentes qui entourent les précédents films du trio de réalisateurs – on pourrait voir par exemple dans le portrait d’une ex-star hollywoodienne en pleine déchéance qui s’échoue à Broadway dans Birdman : le dynamitage du rêve américain, pourquoi pas… – tout ce qui pouvait paraître comme des poils incarnés, sous le tissu du cinéma hollywoodien classique, pourrait finalement se révéler pleinement, à mesure que les cinéastes acceptent de ne plus se définir uniquement comme des mexicains expatriés qui ont réussis, remerciant d’une certaine façon le cinéma américain en lui rendant hommage. Par ces deux précédents projets, dignes successeurs de son blockbuster hollywoodien en apesanteur, Alfonso Cuarón montre la voie à suivre à ses deux amis, avec comme opportunité de rendre au cinéma mexicain tout le prestige et l’aura qui lui est dû.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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