Adam Driver et son double 1


Peu de temps après la sortie de BlacKkKlansman de Spike Lee, on a assez de visibilité pour dessiner une constante dans la carrière d’un de ses acteurs. Rivé à un acolyte, à un aïeul ou à un frère, Adam Driver est mine de rien en train de nous construire une filmographie traversée par la notion du binôme, où l’autre est un miroir de soi.

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Je est un autre

Le grand public peut parfois – qui a dit souvent ? On se tait là-bas au fond – avoir du retard. En ce qui concerne Adam Driver, il doit à la faveur de Star Wars Episode VII : Le Réveil de la Force (J.J Abrams, 2015) sa notoriété soudaine, d’autant plus frappante qu’elle s’est faite dans le carcan d’une mythologie et que le personnage de Kylo Ren, lui-même, s’est d’abord présenté masqué. Je crois que nous sommes nombreux à avoir ressenti une forme de déception lors de la séquence où Kylo enlève son casque : par essence d’une part (le casque, c’est le mythe,  mais on a bien compris que le but d’Abrams était là, déconstruire le mythe), de l’autre par le visage trop enfantin de son interprète. Injustice notoire que la filmographie d’Adam Driver balaye d’un revers de la main, dès qu’on constate la pluralité des rôles qu’il choisit, les cinéastes avec lesquels il tourne, et surtout, avant tout, la qualité de son jeu. Signe annonciateur, l’année précédant Star Wars, il avait par exemple déjà remporté un prix d’interprétation à Venise en même temps (tiens, tiens…) que sa comparse à l’écran Alice Rohrwacher pour Hungy Hearts de Saverio Costanzo. Avant tout, c’est à la série Girls (2012-2017) qu’il doit d’avoir eu ses premiers contrats importants au cinéma, en campant le petit ami d’Annah personnage principal du show, un boyfriend ACTEUR dont le prénom est ADAM (j’ai déjà dit « tiens, tiens »?) et dont le caractère trouble et troublé, faisait osciller le personnage d’une personnalité à une autre, tantôt garçon parfait et charmeur, tantôt enfoiré manipulateur et froid.

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En réalité, l’arrivée sur la grande scène d’Adam Driver en tant que Kylo Ren était révélatrice de la cohérence de ses choix en tant que comédien, bien que l’on pouvait se demander pourquoi un acteur avec son background a bien pu signer en tout état de cause artistique (et pas que financier) pour jouer dans la nouvelle saga Star Wars. Kylo Ren est un personnage tout à fait adamdriverien. Car c’est quoi Kylo Ren ? Une personnalité en construction qui peine à se bâtir. Pourquoi ? Parce qu’il se façonne en se regardant dans un miroir où se reflète non pas son image mais celle de son grand-père, Dark Vador. L’enjeu de Kylo Ren, tout au long de la troisième trilogie, est et sera de s’extirper de la lourde figure tutélaire. Le personnage aimerait être l’égal de Dark Vador, toutefois il prend conscience qu’il n’a pas ce qu’il faut pour, il va bien falloir qu’il abandonne une partie de ce qu’il est ou VEUT être au profit de ce qu’il DOIT être par lui-même : l’alter ego est ici ce par quoi on se construit dans un rapport d’opposition-répulsion. On en a une espèce de variante, assez subtile, pour le rôle suivant d’Adam Driver. Dans Paterson (Jim Jarmusch, 2016) le personnage éponyme semble vivre seul avec sa copine, une artiste elle aussi mais à l’opposé du spectre calme et contemplatif qu’il représente. Paterson mène une véritable double vie, chauffeur de bus et poète, solitaire et en couple. Toute la difficulté résidant à réussir à lier les deux, aussi bien humainement que créativement. Dans le film de Jarmusch, cette altérité nécessaire et différente, c’est donc le couple, et soi-même face à la lourdeur du quotidien. Encore une histoire d’alter ego (la femme qu’on aime, la part poètesse de Paterson qu’il cache à tous), cette fois résolue via une élégante et délicate schizophrénie.

La thématique, pour ne pas dire l’obsession de la figure du double, est inratable dans la foulée des projets auxquels participe Adam Driver par la suite. Quel est le point commun entre Silence (Martin Scorsese, 2016), Logan Lucky (Steven Soderbergh, 2017), et L’Homme qui tua Don Quichotte (Terry Gilliam, 2018) ? Tous sont des récits de binôme, chevillant deux personnalités l’une à l’autre, en un rapport de conflit, de symétrie et de vases communicants à la fois. Dans Logan Lucky, Driver et Channing Tatum sont frères, ce qui parle pour soi, de surcroît extrêmement soudés, représentant l’un pour l’autre leur seule famille. Dans Silence, n’appelle-t-on pas son acolyte pieux « mon père », ses ouailles « mes fils » ou « mes frères », et Driver n’est-il pas le miroir de son acolyte interprété par Andrew Garfield, laissant penser au spectateur que le premier qui vacillera fera tomber l’autre ? Cerise sur le gâteau, dans le dernier film en date de l’acteur BlacKkKlansman (Spike Lee, 2018), Adam Driver est Filip Zimmerman, carrément la doublure nécessaire à l’infiltration du Klu Klux Klan par un policier afro-américain. Tous deux doivent être la même personne, porter le même nom, essayer d’avoir le même vocabulaire, voire la même voix. Pour ne rien simplifier, Zimmerman doit aussi cacher son héritage judaïque et se faire passer pour le chrétien antisémite que le KKK impose d’être…

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Une autre chose que Driver catalyse, c’est devenir le double du réalisateur qui le filme, à l’intérieur même d’un rapport dramaturgique de binôme. Pour ajouter du sel à la salade d’interprétations, plusieurs amateurs ont mis le doigt sur le côté méta des Star Wars récents, plaçant Kylo Ren (entre autres, bien sûr) en vecteur particulier du rapport que les auteurs-réalisateurs entretiennent avec le travail qu’ils ont à fournir pour construire cette nouvelle trilogie. Du casque cabossé mais préservé en relique chez J.J Abrams à la crise de rage faisant voler en éclat le célèbre couvre-chef de Dark Vador chez Rian Johnson, il est en effet difficile de ne pas voir Kylo comme l’allégorie de la posture des cinéastes face à l’œuvre de George Lucas qui les a précédés. On peut citer aussi While We’re Young (2014) où le personnage incarné par Adam Driver, Jamie, est un documentariste – donc un artiste, donc une transposition de Noah Baumbach l’auteur-réalisateur du film – qui revigore la vie du couple formé par Ben Stiller et Naomi Watts, d’ailleurs de manière peut-être un peu naïve (« il suffit d’avoir un artiste hipster dans sa vie finalement »). Enfin, on pense surtout à L’homme qui tua don Quichotte, où Adam Driver, en son personnage de cinéaste maudit, symbolise Terry Gilliam dans sa bataille pour achever le projet qu’il estimait être celui de sa vie : l’adaptation cinématographique de Don Quichotte. Terry Gilliam a d’ailleurs dit de l’acteur, qu’il est « un peu de nous tous », ça ne s’invente pas.

A travers toutes ces incarnations, la force de jeu d’Adam Driver fait mouche à chaque fois. A l’image de ses personnages, il puise dans le binôme, dans ses doubles, non pas une peur d’être éclipsé mais une force « collective » qu’il transforme en talent individuel, tapant juste, dévoilant un jeu personnel, dont on reconnaît les touches long-métrage après long-métrage. Caméléon capable de richesse intime, Adam Driver est en train de façonner, à n’en pas douter, une des carrières les plus cohérentes de ces dernières années. férocement.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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Commentaire sur “Adam Driver et son double

  • Florian Lechevalier

    C’est intéressant aussi dans Les Derniers Jedi, car il représente un double de Han Solo, en étant son fils. Il y a un jeu de transitions intéressant dans le film de Johnson. Quand Finn demande « Où est Rey? », on passe directement sur Ahch-To, mais il n’y a pas de notion de double. Par contre, quand Luke demande à son tour « Où est Han? », on passe sur un plan sur le visage masqué de Kylo Ren, double à la fois de Vador et de son propre père, Han. Luke lui rappelle d’ailleurs à la fin qu’il est hanté par son père.

    J’aime bien voir Rey et Kylo comme les deux faces d’une même pièce d’ailleurs.

    Sinon, article hyper intéressant sur l’un des acteurs américains les plus talentueux de sa génération. Bravo.