The Devil and Father Amorth


Sept ans après son génial et dérangeant Killer Joe (2011), William Friedkin revient aux affaires avec un documentaire annoncé de longue date. Le réalisateur du chef-d’oeuvre absolu qu’est L’Exorciste (1973) propose cette foi une plongée frontale dans une vraie séance d’exorcisme avec le documentaire The Devil and Father Amorth (2018).

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Vendre son âme au Diable

Cinéaste essentiel du nouvel Hollywood, William Friedkin marqua au fer rouge la décennie soixante-dix en signant coup sur coup trois chef-d’oeuvres : French Connection (1971), L’Exorciste (1973) et Sorcerer (1977). Le second cité fit clairement sa légende tant le film s’est imposé avec le temps comme l’une des pièces maîtresses de l’histoire du cinéma d’horreur. Adapté du roman de William Peter Blatty, lui-même inspiré d’un « fait réel », il racontait l’exorcisme d’une jeune fille possédée. Quarante-cinq après, William Friedkin revient à cette thématique en promettant de filmer un vrai exorcisme, dans le documentaire The Devil and Father Amorth (2018) fraîchement débarqué sur Netflix. Pour ce faire, il obtient du plus célèbre d’entre eux, le père Amorth – exorciste officiel du diocèse de Rome de 1986 à 2016 qui de son propre aveu considère L’Exorciste comme très réaliste et de surcroît comme son film préféré – l’autorisation de filmer le neuvième exorcisme d’une jeune femme, Christina, supposément possédée par le diable en personne.

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D’emblée, The Devil and Father Amorth déroute tant il déroule un point de vue sans recul ni remise en question. Ce type de documentaire d’enquête, fonctionne à mon sens, quand celui qui mène cette investigation ne se sait pas convaincu d’avance. Or, ici, Friedkin nous explique dès les premières minutes qu’il n’a jamais douté de la véracité du cas qui a inspiré l’intrigue de son fameux projet et qu’il est persuadé de l’existence d’un mal absolu capable de posséder les êtres. Dès lors, le long-métrage déroule une intrigue qui paraît presque cousue de fil blanc, feintant le scepticisme en convoquant dans sa deuxième moitié des spécialistes scientifiques – psychiatres et psychanalystes – qui eux-mêmes s’avouent non-sceptiques bien que tous croyants. De sa mise en scène racoleuse au possible – on a le droit à William Friedkin face caméra qui nous raconte des/ses vérités avec un air très grave et convaincu – jusqu’aux choix de ses intervenants, le film a tout l’air d’une affreuse opération de contre-vérité malhonnête, qui au mieux vous fera décrocher des sourires malins, au pire, vous provoquera des crises de rugissements de colère que certains prendraient assez aisément pour un nouveau cas évident de possession démoniaque.

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Si vous êtes sceptiques et non-croyants, comme moi, le documentaire ne parviendra même pas à bousculer vos certitudes tant il se fourre bien profond tous les concepts sacrés de l’éthique documentaire. Certes, la longue séquence d’exorcisme, filmée frontalement, peut impressionner et mettre légèrement mal à l’aise, tant la voix rocailleuse et inhumaine qui émane des râles de Christina a de quoi troubler. Mais l’emphase exacerbée et surjouée de la voix-off de William Friedkin tout comme le recours à des effets de montages ridicules et racoleurs – parmi lesquels une séquence de reconstitution ridicule à la mise en scène digne des vidéos complotistes et au prétexte qui force à rire « comme de par hasard, ce jour là, je n’avais pas ma caméra, voilà donc le récit incroyable de ce qui s’est passé… » – laisse au spectateur averti et capable d’un regard distancié et critique, la possibilité de flairer l’immense supercherie.

Guignolesque du début à la fin, The Devil and Father Amorth perturbe moins qu’il ne fait de la peine, tant on assiste pendant une heure à la décrépitude d’un réalisateur – qui vient pourtant du documentaire – se vautrant dans une esthétique de vidéo complotiste bas-du-plafond et dans les plus pires travers des documentary à l’Américaine qui assène leurs point de vue sans contrepoids critique. S’il souhaitait questionner notre rapport à la foi et notre capacité à croire, Friedkin réussit au moins à ce que l’on perde un peu notre foi en lui comme notre capacité à croire qu’il puisse être encore aujourd’hui, ce grand cinéaste qu’il fut longtemps, bien avant qu’il vende fièrement son âme au diable…


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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