Baïonnette au canon


Mis à l’honneur cette année par la littérature cinéphile et la Cinémathèque Française, l’américain Samuel Fuller voit un de ses premiers films faire les bénéfices d’une édition en haute définition : Baïonnette au canon (1951), proposé en Blu-Ray et DVD par Rimini Editions.

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Tenir le coup (de feu)

2018 aura été une année où Samuel Fuller fut particulièrement placé sous les projecteurs de la scène cinéphile. En amont, une rétrospective à la Cinémathèque Française qui montre là un goût toujours plus prégnant pour du cinéma de caractère, une application des plus élargies de la politique des auteurs – on pense aux programmations hommages à des artistes aussi divers que Tod Browning, William Wyler ou Phil Karlson ces dernières années – avec des cinéastes loin de ce que l’on considère « auteurisant » au premier abord. Bon pour Fuller, l’honneur de la Cinémathèque n’est tout de même pas du tout un hasard, puisqu’il fait partie des chouchous avérés de la Nouvelle Vague, évidemment Jean-Luc Godard en tête qui lui a offert un caméo dans Pierrot le Fou (1965). Par contre, on peut s’étonner de la déferlante en librairie qui a accompagné l’événement, avec la sortie de trois ouvrages entre fin 2017 et début 2018 ! Soit Samuel Fuller, jusqu’à l’épuisement (Frank Lafond, Rouge Profond), Le choc et la caresse (collectif, Yellow Now), Un homme à fables (Jean Narboni, Capricci). On ne questionnera pas ici la légitimité de ces trois ouvrages concurrents de facto, propulsant l’amateur dans un petit fossé de possibilités. Si on veut s’éviter cela, restent toujours les films, qui demeurent le meilleur moyen d’accéder à l’œuvre d’un réalisateur, et quand c’est en haute définition pour la première fois, c’est encore mieux, avec Baïonnette au canon (1951), sorti chez Rimini Editions.

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A l’orée des années 1950, la Guerre de Corée bat son plein. L’armée américaine ignore encore qu’elle a, à l’image du Vietnam ou de l’Irak encore plus tard, le pied dans un bourbier dont elle sortira amputée. Fixed Bayonets! (titre anglophone) prend place lors du premier hiver. Les soldats yankee luttent contre le froid et l’ennemi coréen, avec grande difficulté n’ayant ni l’avantage de la météo, ni celui de la connaissance du terrain. La menace se fait pesante sur un régiment en particulier après une attaque à l’obus, la retraite et le déplacement doivent alors être effectués dans les plus brefs délais. Pour cela, les gradés vont songer à un subterfuge : afin de gagner du temps et de permettre la retraite du régiment avec le moins de pertes possibles, une escouade triée sur le volet va rester sur place et faire croire aux Coréens que le régiment est encore sur place… Baïonnette au canon est une espèce de huis clos à ciel ouvert, le spectateur restant avec l’escouade retranchée, quasiment en état de siège, sous la tension du moment où l’ennemi comprendra enfin le subterfuge et lancera une attaque à laquelle la petite équipe ne pourra survivre. Si la notion de sacrifice héroïque est présente, elle est dévoilée sous un jour anti-hollywoodien, tant le long-métrage repose sur le motif de la mascarade. L’escouade qui doit se faire passer pour un régiment est l’image de la décrépitude propre à chaque terrain de guerre, où l’apparence face à l’ennemi doit primer alors que la violence (voir le montage elliptique des scènes de combat) et la souffrance (la caméra entretient un rapport privilégié aux corps et aux visages, comme toujours chez Fuller) déchirent les troupes. C’est surtout au niveau humain que le film se situe, décrivant les différentes postures mentales qu’une telle situation provoque chez les combattants. La narration insiste particulièrement sur le personnage de Denno, terrorisé à l’idée de commander, capable d’un moment de bravoure uniquement pour éviter à son supérieur de mourir et ainsi d’avoir à le remplacer, mais qui finit par changer d’attitude lorsque le moment fatidique survient. Pour l’ancien combattant Samuel Fuller, le message est clair : à la guerre il n’y a pas de héros mais que des êtres humains avec des aspirations ou non, des capacités ou non, qui survivent ou non, dans un capharnaüm qui doit donner l’impression perpétuelle, sine qua non, qu’il n’en est pas un.

Baïonnette au canon avait déjà été édité en 2012 par Sidonis Calysta en DVD mais Rimini Editions offre donc ici la première version haute définition du film sur le territoire français avec un Blu-Ray (mais aussi un DVD pour ceux qui veulent) à la restauration impeccable pour une œuvre qui peut apparaître, dans sa forme, comme aussi nerveuse qu’austère. Toutefois, la galette ne propose qu’un seul bonus, certes pertinent, un entretien avec Frank Lafond, auteur d’un des livres sur Samuel Fuller cités dans le premier paragraphe.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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