Quentin Dupieux, cinéaste du nulle part 2


Alors que son septième film intitulé Au Poste ! (2018) est aussi son premier tourné en France – et oui ! – cette relocalisation de Quentin Dupieux dans son pays natal est surtout l’occasion de questionner la notion de territoire dans son cinéma.

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Voyage en Absurdie

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Depuis le désert de NonFilm (2001) son étonnant premier long-métrage assez méconnu – bien qu’il soit en libre accès sur internet – le cinéma de Dupieux suit une tangente d’une cohérence folle, l’imposant comme l’un des réalisateurs les plus passionnants du moment. Les plus fidèles à nos pages savent bien que l’on vante depuis des lustres les qualités de l’univers si particulier de cet étonnant cinéaste-musicien. Aussi fascinant, cryptique et absurde qu’il soit, le cinéma de Dupieux est souvent réduit au non-sens, dont il se réclame. Il faut dire que les lois du no-reason déclamées par un policier face caméra dans le prologue de Rubber (2010) forment très certainement l’une des clés de voûte principale de l’univers du bonhomme, tant cette prose (en réalité pleine de sens) peut s’apparenter à un manifeste : « le film que vous allez voir est un hommage au non-sens (no-reason) » conclut même ce shérif philosophe en terminaison d’une tirade inspirée. Néanmoins, plus tard, dans le magnifique Wrong (2011) – sûrement son travail le plus touchant – l’absurdité du quotidien bien réglé du personnage principal, révélait à mesure qu’il se déréglait toujours plus vers un absurde contagieux, ô combien notre propre quotidien à tous déborde d’une somme considérable d’étrangetés dont on s’est tout simplement aveuglés par habitude. Dans la cosmogonie Dupieux, le monde a beau donc n’être jamais vraiment le notre, il ne nous semble jamais pour autant abandonné à un quelconque onirisme – on est loin de chez Gondry par exemple – bien au contraire, car c’est en mettant en exergue l’absurdité du réel, en le sublimant et en le magnifiant, que Dupieux fabrique un monde qui lui est propre et qui fonctionne ni plus ni moins comme un miroir déformant du notre. Le Shérif du début de Rubber, encore lui, précisait même : « Notre vie elle-même est faite de no-reason… » comme si Dupieux, par l’interface de ce personnage, nous sensibilisait à regarder l’absurde autour de nous et à apprendre à voir avec les mêmes yeux que les siens.

La question du territoire est vite apparue centrale dans le cinéma de Quentin Dupieux. De par son statut de cinéaste français expatrié, on lui a souvent accolé l’image de cet Européen qui regarde l’Amérique et ses travers, de travers, se moquant de ses obsessions, de ses manies, pour les tourner en dérision et en no-reason. En réalité, au regard des sept longs-métrages qui composent pour le moment sa filmographie, le théâtre des films de Quentin Dupieux n’est jamais vraiment pleinement identifiable. On sait reconnaître bien sûr quelques emblématiques décors du cinéma américain – les déserts et routes à motels de Rubber tout comme les banlieues américaines stéréotypées de Wrong – ou des détails et poncifs sans équivoques – les shérifs et policiers américains et leurs insignes et uniformes reconnaissables – mais il s’agit moins de convoquer l’Amérique pour elle-même plutôt que son ersatz fantasmé et façonné par l’imaginaire du cinéma américain. Cette Amérique-là, nous apparaît donc d’emblée comme une réalité alternative, une version légèrement différente, stéréotypée à l’excès. Une Amérique que l’on ne voit que dans les films et qui donne à ses décors des allures immédiates de plateau de tournage. A ce titre, la mise en abyme du « film dans le film » au coeur de Nonfilm faisait déjà office, là aussi, de manifeste : le décor (un désert typique de l’americana) se dévoile peu à peu comme un décor de cinéma, offrant une réflexion passionnante sur le cinéma en lui-même, comme miroir déformant de notre monde. Dans Wrong, si l’on a parfois l’impression de passer de l’autre côté du miroir – à ce titre, l’affiche qui montre l’une des images du film inversée, est une mise en image métaphorique évidente du projet mais plus encore du cinéma de Dupieux tout entier – il s’agit moins pour Dupieux de convoquer la société américaine que de s’inventer son propre pays, un « nulle part » comme il le qualifie parfois. Quoi de mieux alors que d’utiliser les Etats-Unis, gigantesque plateau de cinéma, pour créer les fondations d’un monde imaginaire ou parallèle. Car il n’existe probablement pas d’autre pays au monde qui n’ait autant servi à représenter au cinéma d’autres pays, d’autre endroits et mondes qu’ils soient réels ou imaginaires.

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Au fur et à mesure de l’avancée de sa filmographie, Quentin Dupieux semble vouloir raffermir cette idée d’un monde qui lui serait propre et qui s’affranchirait de fait, de toute considération géographique. De film en film, il définit peu à peu son propre monde uniformisé par l’absurde, un monde auquel on aurait même refusé la séparation induite par la barrière des langues. En malaxant les langues comme il le fait et en s’accordant le droit de ne pas en respecter la cohérence endémique, Dupieux raffermit sa proposition de dimension parallèle si bien que l’utilisation du langage et son détournement est l’une des pièces maîtresses de son dispositif. Dans Nonfilm déjà, on parlait le français dans le désert américain tandis que dans Steak (2007), tourné à Montréal, les jeunes sont fringués comme dans un teen-movie des 80’s et parlent un mélange de français et de novlangue inventée par le gang des Chivers. Dans Wrong, le jardinier français du héros, incarné par Eric Judor – l’un des comédiens et réalisateur français les plus brillants quand il s’agit de faire du langage un territoire d’exploration comique – baragouine un anglais dans un accent français à coupé au couteau, donnant lieu à des quiproquos et jeux de langage savoureux servant pleinement l’absurde – « Your palm tree became a pine tree »– tandis que dans Réalité (2015) les personnages peuvent transiter de l’anglais au français au sein d’une même séquence, et ce sans aucune forme d’explication.

Tout ceci étant dit, son premier tournage en France pour son dernier essai en date, Au Poste ! (2018) avait de quoi inquiéter tant on pouvait craindre que l’univers Dupieux puisse perdre de sa singularité au contact du sol français. En d’autres termes, qu’il nous apparaisse irrémédiablement Français alors que les films américains de Dupieux – exceptions faites peut-être de Rubber qui joue clairement moins de ce trouble en assumant d’être une variation absurde et surréaliste d’une série B américaine – nous semble toujours se dérouler dans un monde parallèle, dans ce nulle part inventé par le réalisateur, qui n’est jamais vraiment l’Amérique, la vraie. Il faut dire que le territoire français a été confisqué depuis des lustres par un certain cinéma qui en a fait un décor naturaliste, ancré socialement, et rien d’autre. Les comédies françaises sont rares à s’autoriser des écarts surréalistes, absurdes et cocasses comme aux grandes heures des années 70’s et 80’s dont Dupieux se réclame – il cite partout Blier mais l’on peut penser aussi à Patrice Leconte qui signa Les Vécés étaient fermés de l’intérieur (1976) – une époque où le bon verbe français était un art en soit et une matière première propice aux élans d’absurde. En s’appuyant sur ses aïeuls, le cinéaste réussit le défi d’élargir les frontières de son monde parallèle en lui découvrant de nouveaux terrains d’exploration, de nouveaux continents. Ce n’est pas la France qui s’impose à Dupieux mais Dupieux qui s’impose à la France, qui la cannibalise de sa folie et de son goût du décalage. La France devient une nouvelle province de l’Absurdie créée par le réalisateur, une nouvelle facette qu’il commence seulement à arpenter. Ainsi, si son commissariat à l’architecture art-déco n’a pas grand chose à voir avec l’image d’Epinal du poste de police français, de même que sa cité dortoirs est un lieu totalement hors du temps, qu’on ne peut pas situer sur une carte de France, c’est que Dupieux n’a que faire de l’ancrage social et géographique, faisant de la France, un nouveau prétexte à étendre les frontières de son nulle part.

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De nouvelles perspectives qui lui offrent aussi la possibilité d’élargir sa galaxie de personnages et par extensions, de comédiens. Car si la rencontre avec Poelvoorde paraît naturelle c’est surtout ce premier rendez-vous avec Marc Fraize – qui imposait déjà toute l’ampleur de son génie comique dans Problemos (Eric Judor, 2017) et une séquence inoubliable de Le Redoutable (Michel Hazanavicius, 2017) – qui apparaît comme une évidence. Un comédien qui semble appelé à devenir un récurrent dans l’univers Dupieux – comme le fut un temps l’association avec Judor – tant le personnage comique incarné par le bonhomme – fonctionnant sur un humour déphasé, extrêmement précis et périlleux tant il manie le langage, le malaise et l’absurde qui en découle avec une virtuosité d’orfèvre : voir pour s’en convaincre quelques sketchs du bonhomme sur Youtube, avec une préférence pour ses inénarrables tutoriels tels que « Apprendre à dresser son chien » ou « Plier une tente» – semble avoir été créé pour vivre et déambuler dans l’univers parallèle du cinéaste. On pourra peut-être reconnaître que Au Poste ! n’est peut-être pas le plus passionnant des longs-métrages de Dupieux, qu’il n’est pas aussi vertigineux qu’il en a l’air, qu’il cède peut-être parfois à quelques facilités scénaristique autant qu’il témoigne d’un soin plus particulier aux dialogues davantage que dans tout le reste de la filmographie du réalisateur. Un film minimaliste s’il en est, ponctué d’éclairs de génie et de quelques écrans de fumée, mais qui s’impose déjà comme l’une des pierres angulaires de l’œuvre en gestation de Dupieux tant on se souviendra peut-être, que c’est par ce projet qu’il commença à retourner la France pour nous la montrer sous un autre jour : celui d’un monde parallèle, universel, cosmopolite, sans frontières, un monde qui n’appartient qu’à lui.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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2 commentaires sur “Quentin Dupieux, cinéaste du nulle part

  • Buré Jean-Denis

    bé oui ! et impeccable Anaïs Demoustier, méconnaissable au premier plan qui manie la beauflangue avec maestria. Elle n’est que de trop peu de plans… Impatient de voir ce qu’il va faire d’Adèle Haenel dans son prochain… c’est pour ça