La Brigade Héroïque


Cinéaste encensé par une large équipe de réalisateurs et d’analystes mais ne faisant pas partie des modèles lors de la critique Nouvelle Vague, Raoul Walsh est mis à l’honneur par Sidonis Calysta qui édite La Brigade Héroïque (1954) en combo DVD et Blu-Ray.

Éloge du gros plan

Vous avez peut-être déjà croisé Raoul Walsh ou son portrait par le truchement de la légende. Sur les photographies, un aspect d’un autre temps frappe : il était borgne, bandeau de pirate à l’appui depuis un accident de tournage dans sa jeunesse, lui qui avait commencé sa carrière en tant qu’acteur notamment dans Naissance d’une  nation (D.W. Griffith, 1915). Walsh est le cinéaste mi-aveugle de l’Âge d’Or hollywoodien mais tout porte à croire que son handicap n’a eu aucune espèce d’impact sur sa vigueur créative. Si les critiques tout-puissants de la Nouvelle Vague ne l’ont pas porté aux pinacles, c’est qu’il a été éclipsé par d’autres foncièrement plus importants (Alfred Hitchcock, Howard Hawks ça se discute déjà un peu plus) et à la filmographie peut-être aussi un chouia plus synthétique et contenue. Walsh c’est près d’une centaine de longs-métrages avec parfois trois films tournés en un an. Un stakhanoviste dont les travaux sont logiquement de qualité très, très variable. Avec les polars, films d’aventures (dont Le Voleur de Bagdad en 1940 est de loin le plus renommé) et aux côtés des westerns réputés parmi les 25 (!) qu’il a dirigés comme La Piste de Géants (1930) ou La Charge Fantastique (1941), Siodnis Calysta édite en DVD et Blu-Ray un travail plus mineur intitulé La Brigade Héroïque, tourné en 1954.

Alan Ladd y interprète Benton, un officier de la police montée canadienne qui est le frère adoptif d’un Amérindien de la tribu Cree. Tous deux ne se quittent pas, jusqu’à ce que les Sioux approchent des contrées canadiennes, remontés à bloc dans le cadre de la guerre avec les colons d’États-Unis. Le chef de la police canadienne exige que les Cree rendent leur armes pour éviter toute convergence des luttes. Ladd est bien obligé de courber et d’appliquer les ordres, son frère Cree ne lui pardonne pas. Intrigue sur fond de combat fratricide alors ? Même pas, puisque le récit suit en fait bien davantage Benton participer puis mener l’escorte visant à déposer les armes confisquées à la garnison de Fort Walsh, le tout avec le piment représenté par la présence d’une curieuse femme accusée de meurtre – incarnée par Shelley Winters qu’on a pu voir en MILF dans le Lolita de Stanley Kubrick (1962), entre beaucoup d’autres – et qu’il faut aussi guider vers son jugement. Comme beaucoup de westerns, La Brigade Héroïque est avant toute chose un road movie guidant ses personnages d’un point À à un point B,via un itinéraire où Benton le héros va prouver sa valeur en permettant à son équipe de survivre aux attaques des Sioux et de pécho la p’tite nana condamnée au passage. La promesse d’un film avec un discours profond et prenant sur la filiation et le racisme n’est pas vraiment tenue, tant ces motifs ne sont que des toiles de fond (on ne voit pour ainsi dire plus le personnage du frère Cree jusqu’à la résolution de l’intrigue où il tombe à pic) pour ce qui compte vraiment : l’aventure, le goût du risque, et Alan Ladd qui gagne à la fin. Western sans défaut majeur en termes de divertissement mais manquant cruellement de flamme quelconque, le long-métrage souffre d’un scénario tellement balisé qu’il en est prévisible en même temps que caricatural. La mise en scène de Walsh peut êre fautive bien qu’elle fasse la part belle aux paysages et aux séquences de cavalerie. Sa gestion du cadre est héritée directement du cinéma de l’ancien temps, au moins deux décennies en arrière, celui du cinéma hollywoodien des années 30. Omniprésence du plan américain et du plan d’ensemble, dictature du trois quart et du profil, le visuel est bien plus proche d’une posture de spectateur au théâtre que de celle d’un témoin privilégié qui pourrait être jeté au cœur d’une scène de bataille ou de dialogues. L’adjectif qui convient est bien celui de vieillot en comparaison avec un Vera Cruz (Robert Aldrich) ou d’un Johnny Guitare (Nicholas Ray) sortis la même année…En bref, Walsh réalisateur ne signe pas du tout là un de ses meilleurs films, mais au contraire une oeuvre très anecdotique, même pour les amateurs de western.

L’éditeur avait déjà produit un DVD en 2011, mais profite ici de la haute définition pour proposer un combo DVD/Blu-Ray permettant d’apprécier le long-métrage dans la parure visuelle et sonore la plus optimale.En plus de la galerie photos en guise de bonus, les propos de Patrick Brion en présentation représentent une certaine autre vision du film plus positive que celle de votre serviteur. À voir donc, en complément du portrait documentaire de 20 minutes sur le réalisateur Raoul Walsh concocté par , parvenant en peu de temps à traverser une filmographie complexe et les figures associées (D.W. Griffith, John Wayne, Errol Flynn, Clark Gable). Ce qui est notable ici, et qu’on ne se privera pas de dire, c’est le soin que Sidonis Calysta porte à toutes ses sorties, dans des collections où les chef-d’oeuvre et oeuvres bien plus modestes trouvent un même écrin et sont traités à la même enseigne technique aussi bien que pour les suppléments. On ne peut pas en dire autant de tous les acteurs du marché.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

Laisser un commentaire