Quoi ma gueule : Johnny et le cinéma de genre


TF1 Studio rend hommage à Johnny Hallyday en restaurant trois films qui font pas genre dans lesquels le bonhomme a trimballé sa belle gueule. On en profite pour parler de sa filmo de mauvais genre au sens large au travers d’une poignée d’œuvres marquantes.

                                                      © Tous droits réservés

Souvent un seul regard suffit/Pour vous planter mieux qu’un couteau

Ça y est. Il est mort notre « Joni ». Des années durant, nous avons tous redouté ce deuil. D’une part, les fans, pour la disparition d’une idole hors norme qui a traversé les décennies. De l’autre, les sceptiques voire les anti, en prévision des éloges funèbres dantesques qu’ils sentaient venir d’avance avec une immense lassitude. Jean-Philippe Smet a trépassé le 5 décembre 2017 et les hommages n’ont pas manqué, il est vrai, aussi bien médiatiques qu’officiels via le discours du Président Macron et les obsèques à l’Église de la Madeleine. Mais il faut bien admettre qu’on en pas eu tant que ça, malgré la médiatisation d’outrance, les réseaux sociaux, le diktat contemporain de l’émotion. Au risque de m’attirer les foudres des admirateurs – auxquels je présente mes plus plates excuses, Johnny Hallyday n’étant pas du tout l’objet de mes railleries particulières, preuve en est la rédaction intriguée de cet article – je pense que notre Johnny est peut-être mort un chouia trop tard. Déjà trop ringardisé, trop vieilli, mais surtout disparu après les drames tristement fondateurs des attentats, qui font forcément relativiser tout un peuple, quand bien même est-ce face à une de ses figures chéries. On n’ira pas jusqu’à dire que c’est passé inaperçu (d’autant plus avec les histoires d’héritage), puisque depuis, je crois qu’on connaît tous la vie du Monsieur par cœur, à force de l’avoir vu résumée par force documentaires ou sujets dans le journal. Il n’aura alors vraiment échappé à plus personne que Johnny Hallyday est aussi un acteur. Il a tourné dans des dizaines de longs-métrages, fait de la figuration minot chez Henri-Georges Clouzot, puis joué chez Patrice Leconte, Costa-Gavras etc…  Avec pour particularité d’avoir incarné plusieurs fois son propre rôle, signe si besoin était, de la frontière ténue entre les trois entités que sont Jean-Philippe Smet/Hallyday chanteur/Hallyday acteur : Jean-Philippe de Laurent Tuel en 2006, L’aventure c’est l’aventure de Claude Lelouch (le réalisateur avec lequel il travaillera le plus, soit quatre fois), Rock’n’roll de Guillaume Canet en 2016 sans compter les cinq (!) présences dans d’autres projets où il ne fait qu’une apparition en tant que lui-même. Évidemment l’objet de ce papier n’est point de se livrer à l’étude exhaustive ou à l’exégèse au sens large. A la lumière de la restauration orchestrée par TF1 Vidéos sur trois films, Fais Pas Genre dresse un portrait cinématographique et genresque de Johnny Hallyday à travers six péloches finement choisies dans un ordre chronologique.

                                           ©Tous droits réservés

Commençons par la première des ressorties TF1 Vidéos qui n’est pas la moins curieuse. D’où viens-tu Johnny ? est mis en boîte par l’américain Noël Howard (assistant de David Lean et de Billy Wilder, scusez-le) en 1963 soit dans les premières années de la carrière du chanteur de Retiens la nuit. Les premières minutes sont frappantes. Filmées dans un noir et blanc contrasté et sublime, elles lancent le long-métrage in medias res, sans le moindre générique. Johnny Hallyday y interprète Johnny, un chanteur d’un petit groupe de rock’n’roll qui se retrouve mule d’un trafic de drogue malgré lui. Moral à souhait, il quitte Paris dès qu’il se rend compte qu’il est le dindon de la farce, le gangster André Pousse (tête de truand vue dans les films de Georges Lautner et de Michel Audiard) aux trousses. Le générique défile, digne d’un Mort aux Trousses (Alfred Hitchcock, 1959), avec les lettrages qui apparaissent et s’échappent le long d’une voie de chemin de fer. Le récit s’annonce alors sombre, tranchant comme un bon film noir…La surprise est de taille lorsque Howard troque sa séquence pré-générique contre les étendues de la Camargue, et en couleurs. Johnny se fait oublier en retournant dans sa famille au fin fond de la région du cheval, dans laquelle il va retrouver un amour d’enfance, susciter la jalousie d’un ancien pote qui a bien grandi depuis, et d’autres clichés éculés. La tentative n’a aucune finesse : l’idée ici c’est d’adapter la recette Elvis Presley (un héros irréprochable moralement, séducteur sans faire exprès, qui pousse la chansonnette en play-back) à la sauce Johnny Hallyday pour lancer la carrière cinématographique du bonhomme. En somme, vous prenez n’importe quel western de Presley – style Les Rôdeurs de la Plaine (Don Siegel, 1960) – et vous le délocalisez en Camargue. L’objet est curieux, ne manque pas de sympathie, d’humour (le Camarguais profond est peint avec tendresse par Howard l’américain) et de savoir-faire, mais il n’est qualitativement pas le coup de canon que Johnny espérait, d’autant qu’il n’y est pas très bon, beaucoup trop intimidé et limité dans sa palette de jeu.

                                  ©Tous droits réservés

Le western n’est pas un hasard pour Hallyday. Le genre n’est pas seulement lié au désir de copier son idole Elvis. Comme son ami Eddy Mitchell, Johnny est un grand cinéphile marqué, fasciné par toutes les expressions du mythe américain, dont son septième art, citant John Ford comme un de ses cinéastes favoris. Inconnu du marché américain, c’est grâce à l’Italie que Johnny va réaliser à peu près son rêve de Far West, grâce au western spaghetti, en plein essor alors. Il obtient le rôle titre dans Le Spécialiste en 1969, sous la houlette d’un des maîtres ritals de la série B, Sergio Corbucci, l’auteur du Grand Silence (1968) dont on décortique la filmographie ici. Le Spécialiste, c’est un des beaux morceaux de cette variation italienne de codes américains. Johnny Hallyday interprète Hud, un pistolero renommé pour son talent à la gâchette, qui cherche à punir les assassins de son frère lynché pour avoir volé l’argent d’une banque depuis porté disparu. Bien sûr que s’il est seul à poursuivre une quête vengeresse, le versant financier de l’affaire attise d’autres convoitises, surtout celles du bandit mexicain El Diablo et de la féroce Virginia. La mise en scène de Corbucci, alternant une tension rigide avec une nervosité à l’épaule secouante, donne un souffle incontestable à ce western spaghetti moite, aride, violent, amoral, notamment dans sa vision de la femme, de la cupidité (hallucinante séquence où les citadins pleurent et semblent sombrer dans la folie en voyant leur argent brûler) ou encore de l’utopie hippie qu’il fustige de manière assez caricaturale. La déferlante sauvage du gunfight final frappe par une brutalité à laquelle est vrai, le western américain était alors encore un étranger. Reste qu’il faut apprécier la sécheresse du western spaghetti, qui ne s’encombre pas de psychologie, et travaille plus la forme des personnages, leur stéréotype en mouvement, que leur psyché ou les strates de leur profondeur. Notre chanteur national livre pourtant une de ses meilleurs prestations, parvenant clairement à nous faire oublier qui il est et à s’effacer derrière Hud, suant, souffrant, agressif, mutique (encore), à la limite de l’antipathie parfois. De là à dire que Johnny Hallyday aurait fait un bon acteur de western sur du long terme, un pas est-il à franchir ?

                                        ©Tous droits réservés

A la suite du Spécialiste, l’œuvre la plus récente des restaurations orchestrées par TF1 Vidéo est aussi la plus expérimentale des trois. J’ai bien écrit « expérimentale » tant ce film de Robert Hossein, tourné en 1970, réussit le challenge d’à la fois troubler et assoupir, séduire et alourdir le spectateur. Point de Chute est un huis clos dont l’intrigue est assez mince pour être lancée en quelques secondes : des voyous, une jeune femme kidnappée dans l’optique de demander une rançon séquestrée dans un chalet au bord de mer. Catherine, la victime, est en l’occurrence gardée par Vlad, un rustre taciturne interprété par notre charmant Johnny avec une fine moustache. Peu à peu, c’est bien un syndrome de Stockholm qui se dessine, avec un tortionnaire qu’on devine de plus en plus sensible, et une séquestrée qui commence à s’attendrir pour son bourreau de surcroît avec un sadisme enfantin assez sensuel. On embrasse ici la trame romantique du long-métrage qui est aussi son défaut majeur, lorsqu’il s’y vautre complètement via un final grotesque bien que tragique. Toutefois, Hossein livre un film je répète aux limites de l’expérimental, tant le rythme est posé, le silence règne, donnant aux regards et aux gestes muets plus d’importance que l’action. Point de Chute pourra paraître au choix soporifique ou hypnotique voire audacieux, servi par un Johnny Hallyday dont le mutisme justement – et même, dans la première partie du métrage, le visage masqué – joue avec l’image qu’on a de lui. A travers quelques séquences, c’est l’intériorité de Jean-Philippe Smet qui perce, et une mélancolie apeurée.

Saut dans le turfu, direct en 1986. L’image de Johnny Hallyday a évolué. Les années 1970 ont marqué le tournant blues-rock, les années 80 celles du versant motard, sueur, voix plus rauque et gueularde que jamais, gros biceps et jeans. Le mètre-étalon du Johnny 80’s, c’est certainement l’album Pas Facile, avec son bras de fer immensément virile sur la pochette. Toutefois sur grand écran, il a tenté de briser son cliché, d’attraper la reconnaissance de l’intelligentsia avec Detective en 1984. Mauvais calcul, tant Godard est une machine à broyer les acteurs, personne n’est bon chez lui, personne n’est mauvais, les comédiens ne sont que des outils de la machine en route…  Alors c’est à un registre populaire testostéroné qu’il revient juste après.

                                 ©Tous droits réservés

Terminus n’échappe pas à la qualification de nanar. Mis en boîte, non sans mauvaise volonté, par Pierre William Glenn, le récit conduit Hallyday dans le domaine de la science-fiction – genre adoré par son fils auquel il avait déjà rendu hommage lors de la célèbre série de concerts de 1979, c’est pour la culture générale – post-apocalyptique (enfin on imagine). Dans un futur plus ou moins proche, un jeu permet à qui veut de remporter une immense somme d’argent. Le but, c’est d’atteindre, avec un camion rouge, une zone géographique appelée le Terminus. Le hic, c’est que des camions gris sont censés vous intercepter et ont tous les droits. Le résultat, c’est que lorsque débute le film, la voix-off nous précise que jamais personne n’a réussi à atteindre le Terminus. Gus, jolie jeune femme débrouillarde, tente toutefois le coup, tombe entre de mauvaises mains, décède juste avant de passer le relais au Manchot auquel notre Johnny prête ses traits et qui va avoir pour objectif d’atteindre ce foutu Terminus en l’honneur de Madame. L’intrigue ici pourrait être sympa et simple à condition de livrer un road movie sauvage qui ferait pâlir Mad Max : Fury Road (George Miller, 2015). Pourtant le long-métrage se révèle être un bordel aussi bien narratif qu’artistique. En plus du côté cheap des accidents et autres effets de pyromanie, de nombreuses pistes sont lancées sans que rien ne soit clair. On croit comprendre que le jeu n’est qu’une mascarade organisée par une société secrète ayant un but plus important, peut-être le transport d’une bombe atomique ? A moins que ce ne soit cette sombre histoire d’eugénisme ayant créé le gamin suprêmement intelligent qui tire les ficelles mais a l’air aussi un peu victime ? Et que dire du fait que les personnages semblent traverser plusieurs États-régions dont l’un dirigé par une espèce d’armée rebelle sans aucune explication géopolitique ou gouvernementale précise ? De l’existence d’un camion « Petit Frère », sorte de participant clandestin au jeu et dont les intentions sont obscures ? Cher lecteur, si mon texte ne vous paraît point clair c’est que l’écrire ne l’est pas vraiment non plus, tant il est délicat de parler d’un long-métrage qui est fourre-tout et en cela précurseur en un certain sens. Pionnier dans l’overdose de la référence, film avant-gardiste de cette culture geek qui accumule les références quitte à être indigeste : le camion rouge est chapeauté par un robot IA (K2000) réfléchissant sur sa capacité à avoir des émotions (Blade Runner) que Johnny, à la fin, débranche tendrement (2001, l’odyssée de l’espace) ; le concept même du jeu (Running Man, Rollerball, La Course à la Mort de l’an 2000) ; le côté road movie, courses dans les plaines arides, gros camions, personnage avec trauma originel parce qu’on l’a torturé et mutilé (Mad Max, Ken le Survivant) ; la scène où le Manchot découvre les répugnants cobayes des expériences eugénistes (David Cronenberg)… Je m’arrête là. Le pauvre Jean-Philippe Smet livre une partition en réalité pas si terrible que ça, prenant une allure assez mutique (et de trois) de protagoniste qui a « souffert beaucoup », s’accordant assez bien avec le jeu en réalité pudique de Hallyday. Mais comment garder son sérieux devant la réplique « Tu crois que c’est possible toi qu’un robot ait des sentiments ? Y a dès fois où je me dis que j’aimerais mieux être un robot, pour ne rien sentir », et surtout comment concevoir que Johnny ait pu garder le sien ? Terminus fut un flop cuisant lors de sa sortie, pour le coup on ne peut qu’être d’accord avec le public de l’époque, malgré la présence d’une telle star qui devra bien traîner le film derrière lui comme une casserole. Reste une tentative étonnante d’un cinéma français des années 80-90 de mimer le Hollywood spectaculaire d’alors, à l’image d’un 3615 Père Noël (René Manzor, 1990).

                                 ©Tous droits réservés

Nouveau bond dans le temps avec the last but not least. En 2008, une nouvelle secoue la France cinéphile, branchée polar et cinéma de genre. Johnnie To, qui a envoyé un coup de pied dans la fourmilière avec son Breaking News (2004) sensationnel sur le plan technique, annonce que la vedette de son prochain projet sera Johnny Hallyday bien qu’il avait initialement écrit le rôle pour Alain Delon. Notre Johnny national, dans un polar sombre à Hong Kong, certains ont crié au ridicule, d’autres ont signé direct : Johnny dans une histoire crépusculaire sous la caméra d’un réalisateur quand même loin d’être manchot, ça peut le faire. Salement même. La promesse n’est qu’à moitié tenue. Passée la déception d’une image au rendu téléfilmesque, Vengeance est un très solide polar à la hong-kongaise. On apprécie le scénario original très bien rôdé (un français expatrié engage un trio de tueurs locaux pour se venger des assassins de son gendre et de ses petits-enfants) mais surtout on admire la maestria de la mise en scène de Johnnie To, dévoilant le talent de l’homme pour la chorégraphie des gunfights. Chacune des séquences de fusillade obéit en effet à un dispositif précis, de la forêt nocturne renvoyant aux codes du wu xia pan à la déchetterie à ciel ouvert dans laquelle on se protège avec des composts placés méticuleusement. Il n’est pas anodin ici que To a aussi signé des comédies musicales telles que Office (2016)… Johnny Hallyday, puisque c’est lui qui nous intéresse particulièrement, livre une prestation paradoxale. Il est assez attristant de voir comme le chanteur paraît mouligasse, usé, son visage lifté étant de moins en moins capable de faire passer une émotion, autrement que par son regard bleu intense. Face aux trois personnages de tueurs, d’abord killers sans scrupules qui peu à peu se retrouvent dans un combat pour l’honneur en mode La Horde Sauvage (référence évidente de la dernière séquence où ils apparaissent), Jean-Philippe Smet peut faire pâle figure. Mais il y a derrière une prise de risque courageuse et très consciente pour Johnnie To, car le rôle que Hallyday endosse est aussi celui d’un homme vieillissant, devant lutter contre une amnésie certes accidentelle (il a reçu dans sa jeunesse une balle dans la tête) mais réelle. Il y a donc, dans Vengeance, un certain sentiment doux-amère d’absurdité et de lutte pour rien ou presque, avec ce héros ridé qui en arrive même à oublier ce de quoi il doit se venger. Une dernière fois, dans le cinéma de genre, Johnny retourne son image de patriarche, d’homme roc, pour un personnage tout prêt à s’évaporer. Pour un peu, on parlerait presque de rôle testamentaire.

N.B : Les éditions Blu-Ray TF1 Vidéos de D’où viens-tu Johnny, Le Spécialiste et Point de Chute en combo DVD/Blu-Ray proposent d’abord de voir les films dans une qualité inespérée, qui rend service à la qualité du travail des réalisateurs. Ensuite, elles offrent des bonii conséquents dignes de produits collectors entre un livret pour chaque film, des concerts de Johnny Hallyday, des entretiens avec Jean-François Rauger le directeur de la programmation à la Cinémathèque Française, Philippe Manœuvre… De quoi alimenter les fans tout comme les cinéphiles curieux.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

Laisser un commentaire