Détective Dee : La légende des Rois Célestes


Pour l’amateur de cinéma hong-kongais, l’arrivée d’un nouveau film de Tsui Hark est forcément un événement. C’est donc avec impatience que nous attendions à Fais Pas Genre le troisième opus des aventures du fameux détective Dee.

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A l’Est, encore du nouveau

Le prolifique – plus d’une quarantaine de films réalisés – et iconoclaste – bravant tous les genres – Tsui Hark revient avec une nouvelle aventure de son détective favori. En France, nous avons quitté le cinéaste avec l’ébouriffant La Bataille de la Montagne du Tigre (2014), en omettant Journey to the West : The Demons strike back (2017), suite du long-metrage de Stephen Chow (2013), qui n’a pu bénéficier d’une sortie française, sûrement à cause d’aspects difficilement appréhendables pour le public occidental. Dans cette Légende des Rois Célestes, l’histoire reprend là où nous avions laissé le jeune Dee (Mark Chao) à la fin du second opus. Suite à ses exploits, Dee reçoit des mains de l’empereur, Dragon Docile, une épée forgée à l’aide de matériaux extraits d’une météorite. Outre le côté indestructible de cette arme, elle symbolise avant tout pour Dee le pouvoir moral d’intervenir dans toutes les strates de la société chinoise, y compris dans la sphère impériale. L’impératrice Wu (Carina Lau) justement, avide de pouvoir, n’apprécie guère la décision de l’empereur et fomente un complot pour voler Dragon Docile à Dee. Cette conspiration va prendre bien évidemment de plus en plus d’épaisseur et mettre en scène une multitude de personnages. Tsui Hark n’hésite d’ailleurs pas à se montrer assez didactique avec l’usage de quelques flashbacks. Le but ici n’est pas de désorienter le public, mais de lui éviter de troubler son attention en se souvenant de toutes les ramifications du récit, afin qu’il vive pleinement l’expérience d’une aventure. Et quelle aventure !

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A l’heure des blockbusters hollywoodiens formatés, ternes et cyniques, Détective Dee 3 nous fait l’effet d’une bouffée d’oxygène. Tsui Hark croit tant en l’univers fantasmé qu’il dépeint que forcément nous aussi. Cela passe par la création d’une galerie de personnages bariolés et marquants dont Tsui Hark possède toujours le secret. Un groupe de guerriers est commandité par l’impératrice Wu pour récupérer l’arme de Dee, bien que certains membres de ce clan ne soient qu’en arrière plan, ils possèdent tous leur propre style de combat, vestimentaire et une gestuelle bien particulière. On est loin des antagonistes secondaires fabriqués à la chaîne d’Avengers : Infinity War (Joe Russo et Anthony Russo, 2018), qui semblent en plus sortir tout droit d’un mauvais épisode des Power Rangers. Cette faculté à imaginer des personnages avec des capacités atypiques permet à Tsui Hark de développer son inventivité sans limite dans la mise en scène des séquences d’action. Dans le premier Détective Dee (2010), un combattant utilise une marionnette en guise d’arme lui permettant ainsi de leurrer ses adversaires, rappelant aux amateurs du manga Naruto (Masashi Kishimoto, 1999 – 2014) le ninja Kankuro. Mieux encore, dans Il était une fois en Chine V : Dr Wong et les pirates (1994), Tsui Hark met en scène un combat sous la pluie entre son personnage de Wong Fei-hung (Vincent Zhao) et une horde d’adversaires. Fei-hung utilise alors la vitesse de ses mouvements pour donner à des gouttes une force cinétique suffisante pour s’en servir comme projectiles face à ses ennemis. Le cinéma de Hark est ainsi fait : trouver des idées nouvelles pour réinventer l’action. Un seul exemple de son dernier opus pour ne rien gâcher : un personnage a pour arme deux lames demi-circulaires qu’il utilise aussi bien comme boomerang que comme sabre. Pire encore pour ses adversaires, il peut grâce à des illusions faire apparaître plusieurs lames au moment de leur envoi, la difficulté pour l’ennemi étant de savoir lesquelles sont vraies. Avec de telles idées, l’imaginaire du cinéaste ne peut que supplanter celui du spectateur. C’est aussi cela qu’on demande au cinéma, nous embarquer dans des contrées encore inexplorées.

Tsui Hark revient dans cette œuvre comme dans ses dernières à un style plus opératique. Les amateurs de sa période faste des années 1990-2000, avec notamment les vertigineux The Blade (1995) et Time and Tide (2000), pourront toujours regretter que Hark ait laissé le chemin de la recherche narrative et de l’abstraction. Mais qu’importe, le spectacle total est bien au rendez-vous. Nous retrouvons tout ce qu’on aime du cinéma de Hong-Kong, son énergie, le jeu expressif des acteurs, leur posture si caractéristique, la naïveté dramaturgique et un certain comique burlesque. Ici, l’humour ne cherche pas à enrayer l’action ou à compenser les faiblesses dramatiques, comme c’est malheureusement souvent le cas des productions hollywoodiennes actuelles. Au contraire, les moments humoristiques ou plus légers – l’amourette entre le second de Dee et une espionne – servent à rendre agréables les temps plus faibles en intensité. Heureusement pour nous qu’il y en a ! Car comme déjà souligné, les séquences d’action sont si virtuoses qu’un peu de repos ne fait pas de mal. D’ailleurs, le visionnage en 3D est fortement recommandé au risque de perdre de la visibilité sur certaines séquences. Durant toute sa carrière, Tsui Hark n’a eu de cesse d’essayer de renouveler la manière de conter des histoires et la 3D lui permet justement cela tant il est l’un des rares cinéastes qui ose s’en servir pleinement. Les affrontements prennent une toute autre dimension grâce au relief avec un travail particulier sur les perspectives. De plus, le facétieux Tsui Hark tente avec la 3D de traverser, de briser la toile pour inviter pleinement le spectateur à entrer dans cet univers mystique. Cette 3D est aussi servie par des effets visuels à soignés. Sur les deux derniers films de Hark, Détective Dee II : La Légende du Dragon des Mers (2013) et Journey to the West : The Demons Strike Back (2017), les effets visuels n’étaient clairement pas à la hauteur des ambitions du cinéaste hong-kongais. C’est de surcroît l’un des défauts de Hark, avoir l’impression parfois que certaines de ses œuvres ne sont que des brouillons pour de futurs projets à l’image du bancal The Master (1989) permet au cinéaste de tester sa collaboration avec Jet Li, avant les fabuleux Il était une fois en Chine (1991–1993). Détail important à surligner, les effets visuels et les créatures prenant vie grâce à eux, ne cherchent pas le photo-réalisme des productions occidentales, mais servent avant tout la toute puissance de l’univers baroque, coloré et saturé de Dee.

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Le plus audacieux dans Détective Dee 3 reste le travail de contrebandier de Tsui Hark. En s’alliant au système de production de la Chine continentale – sa légendaire société de productions hong-kongaise Film Workshop est néanmoins affiliée au projet – on aurait pu penser qu’il abandonne certaines de ses thématiques phares. Il n’en est rien. Tsui Hark continue notamment à travailler la question de l’image et de sa vérité ce qui n’est pas rien dans un pays où on connaît la place de la propagande. Une grande partie de la filmographie du cinéaste a consisté à livrer une sorte de travail d’éducation à l’image, où le spectateur est invité à se questionner sur ce qu’il voit. C’est justement le défi que devront relever les protagonistes de Détective Dee 3. Derrière le complot de l’impératrice se cache en réalité une secte. Cette secte, à l’aide de sortilèges, manipule aussi bien l’individu que les masses. Parmi les membres de ce groupe, certains encapuchonnés portent des masques qui sont en réalité des sortes d’écrans pour manipuler, on ne peut pas faire plus explicite. D’autres se servent de spectacles de rue pour ensorceler les foules, le divertissement devenant alors l’opium du peuple, notament dans une séquence où une foule hagarde a les yeux rivés vers les cieux sur une danseuse qui n’existe que dans l’esprit de celle-ci. L’un des monstres créés par la sorcellerie des complotistes illustre littéralement la thématique de la manipulation visuelle. Son corps est en effet truffé de yeux et il en projette une nuée sur le Détective Dee afin de l’ensevelir physiquement et symboliquement. La solution pour les héros est donc de ne pas faire confiance en sa vue en se bandant les yeux et surtout de faire confiance aux textes sacrés. Un moine bouddhiste vient les épauler en leur dévoilant une sutra sacrée permettant de briser les sortilèges. La croyance qu’ils auront en ce texte sera la clef. La clef justement est aussi de faire confiance à autrui, comme en ce moine. Le Détective Dee est certes le héros de cette aventure, mais ce n’est pas un super héros. Il ne peut pas tout régler tout seul et devra accorder du crédit à des personnages secondaires. Le métrage laisse d’ailleurs de côté Dee pendant une partie du récit pour mettre en avant ses adjuvants qui prendront alors une toute autre épaisseur dans cette bataille. En ce sens, le long-métrage rappelle beaucoup le sublime Péking Opera Blues que Tsui Hark réalise en 1986. On y trouvait déjà un groupe d’individus devant déjouer un complot, et Détective Dee 3 partage par ailleurs la même fin iconique. Le groupe, victorieux, s’apprête à se quitter et avance en direction du spectateur, il sait que ce n’était qu’une bataille et que le combat continuera. Nous, chez Fais pas Genre, serons en tout cas prêts à le continuer aux côtés de Tsui Hark et à vivre de nouvelles épopées aussi virevoltantes que cette dernière.


A propos de Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue.

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