Winter War 2


Si le film de guerre français a trouvé son représentant 2018 avec le très beau Les confins du monde (Guillaume Nicloux, 2018) un autre est passé un peu plus inaperçu bénéficiant d’une sortie directe en DVD. Se passant à la fin de la 2ème Guerre mondiale, et retraçant un épisode méconnu de l’histoire, embarquons pour la reconquête de l’Alsace avec Winter War (David Aboucaya, 2018).

Les sentiers de la galère

Je n’avais jamais entendu parler de David Aboucaya – comme beaucoup, j’imagine – avant de poser mes yeux sur Winter War. Ayant touché tour à tour au film de gangster (Last Blues, 2015), au film de zombie (Dead Line, 2009), et fait un premier essai dans le film de guerre (Crossroads, 2007), le cinéaste inscrit véritablement sa carrière dans le microcosme des films de genre indépendants. Nous reviendrons à lui plus loin tant il me paraît important de connaître le cinéaste pour en apprécier son œuvre. Winter War est un film de guerre historique se déroulant en janvier 1945. Un régiment de parachutistes français, sortant meurtri d’une rude campagne dans les Vosges, est missionné pour aider un contingent américain à conquérir la très stratégique ville de Jebsheim en Alsace (surnommée le Stalingrad alsacien). On sent bien que le film ne sera pas drôle, et au vu du prolifique sujet de la 2ème Guerre Mondiale, il va être assez délicat de ne pas faire du déjà vu, ou du larmoyant, sur l’enfer qu’ont pu vivre ces soldats.

Le long-métrage nous cueille dès l’introduction grâce à des plans de toute beauté, mélangeant plans d’ensemble sur un superbe décor, et plans plus serrés sur les personnages, une main de soldat apeuré tenant un chapelet, tout est efficace. Mais Winter War se révèle vraiment lors de sa première scène de bataille. Filmée en caméra à l’épaule, tremblante et dynamique (un classique), la mise en scène est de bonne facture et l’intensité est prenante. Elle pourrait être tout à fait réussie si elle ne mettait pas en valeur l’un des principaux points faibles : le manque de budget. Aboucaya fait ici le choix de ne pas utiliser d’effets spéciaux numériques (ce qui est tout à son honneur pour un film de guerre), cependant le film perd en crédibilité à chaque explosion de mortier, qui nous semble rien de plus qu’un gros pétard qui explose. A partir de ce moment précis, on ne peut s’empêcher de remarquer les détails qui paraissent cheap : des maquillages des blessures, aux visages et uniformes immaculées de soldats qui pourtant pataugent dans la terre et la neige, la descente émotionnelle après les superbes images de l’introduction est inévitable, et nous fait irrémédiablement sortir du récit. Ainsi, Winter War restera dès lors sur cet entre-deux, d’une réalisation efficace et travaillée handicapée par un budget qui n’est pas à la hauteur de ses ambitions.

Clairement inspiré par les films de guerre américains, Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg, 1998) en tête dont il adopte les codes formels, il tente également d’en adopter l’écriture, au niveau des dialogues notamment. Malheureusement, encore une fois il ne parvient pas à la hauteur de ses ambitions, la direction d’acteur péchant nettement de ce côté-là. Les personnages donnent clairement l’impression de réciter leur texte, et si quelques acteurs semblent impliqués, ils ne parviennent pas à trouver la justesse, ce qui augmente d’autant plus l’effet cheap. La faute en incombe sûrement à l’écriture, souvent assez lourde, maladroite et répétitive : après chaque scène d’action nous avons droit aux états d’âme d’un soldat (différent à chaque fois) qui se fait toujours la même réflexion « c’est l’enfer, mes amis meurent, et quand serai-je le prochain ? ». Le problème principal étant que l’on a alors du mal à s’attacher aux personnages : ils n’existent que par leur ressenti (le froid et la peur) et aucun trait particulier (hormis Hénaq) n’est développé. En ce point, le long-métrage n’arrive pas à éviter les écueils formulés plus haut, le sujet qu’il traite (l’enfer que vivent les soldats) n’est ni original, ni bien traité, et il faudra attendre seulement la toute fin du film pour voir apparaître une réflexion sur les « malgré nous », ces Français alsaciens réquisitionnés de force dans l’armée allemande pour combattre leurs compatriotes. Ce sujet, pour le coup assez peu traité dans les films du genre, a la force d’en faire un film original, dommage qu’il n’ait pas été mis assez en valeur.

Winter War est donc une oeuvre a priori pleine de défauts, mais je pense qu’elle est en réalité bien plus que ça. Il suffit de s’intéresser à l’œuvre de David Aboucaya, et pour s’en rendre compte pas besoin d’aller bien loin : le blu ray de Winter war, de très bonne facture, en présente un bon aperçu dans ses bonus : on y découvre Malmedy, court métrage « préparatoire » de Winter War dans lequel le cinéaste essaie plusieurs idées qu’il reprendra par la suite, accompagné d’1h20 de making-of du long-métrage dans lequel on peut avoir une bonne idée du processus de production d’Aboucaya, qui vient vraiment approfondir l’expérience du film. Il vaut mieux les voir après le film lui-même, afin de le mettre en relief et surtout prendre du recul sur le réalisateur et son travail. En effet, comprendre le personnage d’Aboucaya est vraiment la clé pour apprécier ce film un peu malade qu’est Winter war  : nourri par l’émergence de la vidéo, il rêve de réaliser ses propres films et se lance en apprenant tout seul. Il commence à réaliser des films avec des amis au lycée (dont Manuel Gonçalves, qui deviendra son acteur fétiche, rôle principal de chacun de ses films), sans budget, auto produit, et c’est un mode qu’il conservera jusqu’à aujourd’hui. Manque de budget oblige, il occupe tous les postes de l’écriture jusqu’au montage et ses premiers films sont clairement trahis par cette méthode low cost, le réalisateur avouant lui-même sur son site qu’il a tourné son film de zombie Dead Line « à l’arrache ». Si ses premiers films ne sont pas d’une très grande qualité, ce n’est pas tant par manque de talent, ou d’inspiration que par manque d’expérience. Et force est de constater que l’expérience, il l’acquiert à chacun de ses films, c’est d’ailleurs son seul mode d’apprentissage : il se forme tout seul tel un autodidacte. En ce sens, regarder Winter War à l’aune de ses précédents métrages est révélateur des progrès qu’il fait de film en film. En cela, David Aboucaya représente tout à fait ce jeune passionné de cinéma qui grandit en voyant des films et qui veut faire son propre cinéma en suivant ses influences, sans jamais rentrer dans le système. Il trouve alors des amis et se forge sa propre carrière, dans la galère et le travail, et ressort grandit par chacune de ses expériences. En ce sens, nul doute que David Aboucaya n’a pas encore fait son grand film, mais il est là, quelque part, et n’attend qu’à voir le jour, il suffirait peut-être simplement qu’un producteur daigne lui confier davantage de moyens pour que s’exprime au mieux toute l’étendu de son talent.


A propos de Benoit Dechaumont

Etudiant à la Fémis dans le Département Exploitation, Benoît travaille pour porter un jour les séries dans les salles de cinéma. En parallèle, il écrit sur ce qu’il voit sur petit et grand écran avec une préférence pour les histoires de voyage dans le temps. D’ailleurs il attend que son pouvoir se développe pour devenir l’intrépide Captain Hourglass.


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2 commentaires sur “Winter War

  • Aboucaya David

    Bonjour. Merci pour ce long article consacré à Winter War. Bon bien évidemment je ne suis pas d’accord avec tout ce qui est écrit, en particulier sur les acteurs (qui ont été salués par les spectateurs salles qui au contraire se sont attachés aux personnages, ou festivals US), ou sur des détails comme les costumes immaculés, qui étaient pourtant loin de l’être, d’ailleurs la plupart sont d’époque, ou les explosions, car les impacts de mortier du calibre utilisé dans le film ressemblent plus à ça qu’aux grosses explosions hollywoodiennes, qui sont bien plus belles et spectaculaires, j’en conviens. Mais c’est le propre du cinéma, chacun voit un film sous sa propre vision, ses influences, et parfois sa génération, et même s’il est parfois difficile pour moi de lire certaines critiques, sachant pertinemment que le budget me limite souvent , il est normal que je les accepte surtout dans ce genre d’article bien écrit et argumenté, d’autant qu’il me met au final en valeur 😉 . Non, si je me permets de commenter c’est juste pour rectifier deux petites erreurs. Tout d’abord il ne s’agit pas d’un direct dvd, le film étant sorti en salle le 17 janvier de cette année, et ensuite « Malmedy » n’est pas un court « préparatoire » à Winter War. Il a été fait dans une periode de transition entre deux sessions de tournage, et c’est en fait une sorte de remake de mon tout premier court de 2002 « soldat ».
    Et sur mon prochain projet (une série cette fois), il se pourrait bien que cette fois la production soit au rendez-vous 🙂
    Comme je vois que vous êtes à la Femis, bonne continuation et bon courage dans ce dur milieu qu’est le cinéma
    Très cordialement
    David Aboucaya

    • Joris Laquittant

      Bonjour David, je laisserai Benoit vous répondre en détails, néanmoins je tenais à vous remercier de votre message ! Je m’empresse de rectifier les quelques petites erreurs.
      Joris (Le rédac-chef)