Une balle signée X


Jack Arnold n’a pas filmé que La créature du lac noir (1954) mais aussi des westerns dont le très bon Une balle signée X (1959) édité chez Sidonis Calysta dans un combo DVD/Blu-Ray. Entre whodunit sous le soleil de l’Ouest et allégorie paranoïaque.

Échec et mat

Jack Arnold. Ce nom est loin d’être inconnu aux faispasgenrovore que vous êtes (peut-être). C’est même un monsieur qui a son nom gravé sur le petit – pour une certaine intelligentsia – mais grand – pour nous – marbre de l’Histoire du cinéma. Ce, avec deux œuvres, aussi marquantes l’une que l’autre, toutes deux génératrice de nombreuses références dans la culture populaire, signe qu’Arnold était un vrai créateur d’images indélébiles. L’étrange créature du Lac Noir (1954) et L’homme qui rétrécit (1957) sont les films qui ont fait passer le travail du cinéaste à une postérité toute chérie, mais comme tous les réalisateurs de son temps, il a bien été contraint de se frotter à d’autres genres. A l’image d’un Don Siegel et des Rôdeurs de la Plaine, c’est un autre habitué des budgets et des univers serrés de la SF série B a aussi posé sa caméra en Cinemascope pour des intrigues ensablonnées. La série Rawhide par exemple, ou le long-métrage que Sidonis Calysta édite en combo DVD/Blu-Ray, Une balle signée X (aka No name in the bullet).

Lordsburg est une ville paisible. Image d’Épinal du Far West, elle se compose d’un saloon, de vétérans de la guerre de Sécession, de femmes en beauté, de bagarreurs, de joueurs de cartes, d’un shérif, d’un juge vieillissant, et même d’un toubib qui fait le bien autour de lui. L’élément perturbateur a pourtant une gueule d’amour. Jeune et beau, la peau neuve et les yeux bleus perçants, John Gant prend une chambre dans l’hôtel de la ville. Son physique n’a rien de commun avec sa réputation qui terrorise les habitants de Lobsburg : Gant est une sorte d’ange exterminateur, un tueur à gages qui travaille toujours de la même manière. Il se pointe dans la ville de sa cible, s’installe, prend le temps d’analyser les forces en présence, crée des conflits, avant de frapper…Ou plutôt de laisser frapper l’autre. Admirablement écrit, Une balle signée X est un fort retournement de la figure du tueur à gages dans le western et un pied de nez aux codes du duel. Gant n’est pas exactement un pistolero qui va zigouiller au beau milieu de la place publique dans un face à face opératique. C’est un homme à l’intellect brillant, avec toujours deux coups d’avance (le motif du jeu d’échecs est présent au fil du récit), qui connaît l’art de la guerre et la psyché. Pour remplir sa partie des contrats, il joue de sa réputation, laisse planer le doute sur qui est sa cible, monte ainsi les habitants les uns contre les autres et attend qu’on l’attaque le premier, ce qui lui permet de tuer en légitime défense et d’échapper à une quelconque accusation de meurtre. On a par là un intense western on ne peut plus psychologique, en forme de whodunit, qui se lit par ailleurs en double allégorie. D’un côté, celle des stigmates du maccarthysme et de la paranoïa de la Guerre Froide comme l’ont été Le train sifflera trois fois (Fred Zinnermann, 1952) et (tiens comme de par hasard) les films de SF des années 50. De l’autre, une fable sur la notion chrétienne de culpabilité inhérente à la nature humaine, grande déchue de l’Éden. Gant le dit lui-même « Tout le monde a un ennemi ». Cela revient à dire que tout le monde est coupable de quelque chose, et mérite d’être puni. Il agit ainsi plus comme une figure mythique qu’un homme de chair et de sang agité par des passions ou des désirs. Son existence est fonctionnelle, isolée et dont le but sur Terre ne semble qu’être celui qu’il s’est fixé : révéler les ténèbres, tuer, partir, recommencer. Le personnage de Henry Fonda dans L’homme aux colts d’or (Edward Dmytryk, 1959), lui aussi figure de mythe « fonctionnelle », est proche dans ce questionnement de concept de justice et de légitimité de la violence qui a une place majeure dans Une balle signée X. On n’éludera pas non plus la saisissante mélancolie et solitude du de John Gant – jumelle de celle de Anthony Quinn dans le film de Dmytryk – que le dernier plan condamne à une mort certaine mais toute symbolique…Du moins pour le moment.

Jack Arnold montre une aise admirable dans la gestion du Cinemascope. Cinéaste éminemment visuel, il prend tout l’espace qu’une telle largeur lui permet, même dans les séquences d’intérieur, tout en instaurant une intensité et une proximité aux protagonistes constantes et palpables. Ce n’est pas un hasard que le réalisateur de L’homme qui rétrécit ou de Tarantula ! (1955) fasse preuve d’un sens aigu de la proportion et de l’espace… Découvrir le film en haute définition est un plaisir absolu pour lequel nous ne pouvons que remercier Sidonis Calysta. En accompagnement de cet excellent cru, l’éditeur propose deux présentations du long-métrage – par l’encyclopédie du genre Bertrand Tavervnier, et par Patrick Brion – ainsi qu’un portrait de l’acteur Audie Murphy, interprète de John Grant (saisissant d’ambiguïté dans Une balle signée X) et une bande annonce d’époque.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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