The World of Kanako


Après Memories of Matsuko, Outbuster nous propose un nouveau film – et le dernier en date –  de Tetsuya Nakashima. Aux antipodes de la comédie musicale, le réalisateur japonais signe un thriller énergique plus que sombre, dans une descente aux enfers épileptique. Drogues, femme fatale, prostitution, personnages kawais et policiers fous : bienvenue dans le monde de Kanako, petite bombe venue du Japon, qui avait fait en son temps la clôture de l’Étrange Festival lors de l’édition 2014 ! 

50 nuances de noir

On pourrait facilement considérer The World of Kanako comme un « Taken sous LSD » – ou un « Tarantino sous amphet » c’est selon – car en effet le point de départ du film est effectivement semblable à celui de Taken (Pierre Morel, 2008) : un père agent de sécurité part à la recherche de sa fille disparue. Heureusement, la comparaison s’arrête là. Akikazu Fujishima est un père alcoolique, divorcée et reconverti après avoir battu violemment l’amant de sa femme. Alors qu’il tente de se ranger, il est appelé par son ex, qui s’inquiète de la disparition de Kanako, leur fille, lui qui ne l’a pas vue depuis des années. On ne peut jamais vraiment s’attacher à cet homme bourru et violent, qui campe le rôle du justicier solitaire aux méthodes peu orthodoxes. Une sorte de déchet de la société, loin de la figure aussi lisse qu’appliquée de Liam Neeson. À côté de lui, le monde que filme Nakashima n’est ni pacifique ni bienveillant : un commissaire complètement allumé qui a apparemment quelque chose à se reprocher, des lycéens et lycéennes tout aussi violents et cruels que leurs aînés… La prostitution et le viol sont des façons de se rendre la pareille entre gangs, et les souffre-douleurs du lycée en viennent à  se suicider. Un monde tout en nuances de noir. Réjouissant. La piste obscure que remonte Fujishima le conduit rapidement sur les traces d’un sordide trafic de stupéfiants, auquel semblait participer sa fille. Mais son enquête va l’emmener au-delà d’une simple histoire de drogue, Fujishima se retrouvant bientôt cerné de toute part dans le monde macabre que côtoyait sa fille. La beauté fatale de la jeune fille a fait tourner la tête de beaucoup de gens, et non contente de le savoir, Kanako semble en avoir aussi profitée.

The World of Kanako aurait pu s’appeler « The World of Fujishima ». En effet, le film explore le monde mental du père en parallèle d’une enquête de plus en plus compliquée à saisir. Le prélude donne le ton : l’utilisation du montage alterné et saccadé établit des confrontations entre personnages mais aussi entre époques. La porosité des temporalités est à l’image du cerveau en roue libre du policier, qui nous entraine d’une idée ou d’un flash-back à un autre, selon des associations de sens. Cette forme de récit, à l’image d’un esprit qui divague, épouse complètement le point de vue du personnage sevré et ce même si le réalisateur se permet une bascule de point de vue dans le passé, l’air de dire « c’est vous l’enquêteur ». Après quelques minutes déroutantes, on s’habitue à ce rythme effréné qui fait tout le sel du film. À la manière d’une pelote que nous devrions démêler, le film ne fait aucune concession à son spectateur qui, de fil en aiguille, relie les époques et les évènements, pour saisir la complexité de la galaxie de personnages qui gravite autour de Kanako. Ce parti pris formel radical est tenu sur toute la durée du film : loin des effets sensationnels d’un Requiem for a dream (Darren Aronofsky, 2000), on a peu vu ça auparavant !

Les gros plans omniprésents sur les personnages nous rappellent le véritable enjeu de cette enquête peu banale : c’est finalement une introspection paternelle, qui se découvre lui-même après plusieurs années loin de sa famille. « Ma fille était une crapule… ce qui prouve définitivement qu’elle était bien ma fille » se rend compte Fujishima. Cette question existentielle est le moteur du héros : est-il responsable de ce qu’est devenue sa fille ? Il ne l’aime pas, la traite de garce et quand il est mis en joue par un membre d’un gang qui lui demande s’il aime sa fille, il répond le plus sincèrement du monde : « Aucune idéeJe veux la prendre dans les mains…et la frapper ! ». Cette relation particulière qu’entretient ce père avec sa fille fait toute l’originalité du personnage principal, qui se détache des héros de Park Chan-Wook, auxquels le film peut faire penser : ce n’est pas la vengeance mais la haine, simplement la haine pure et simple qui conduit Fujishima (et tous les personnages du film) à avancer.

À côté de son intrigue éparpillée façon puzzle, dont on se demande si les scénaristes sauraient la raconter dans ses moindres détails, The World of Kanako dégage une force inouïe par ses changements soudains de registres et son esthétisation de la violence qui le place dans la ligne directe du cinéma de Tarantino. C’est parfois drôle, souvent grossier, toujours assumé. Ce décalage est salutaire pour le film, qui ne tombe jamais dans le pathos ou le glauque gratuit. Mais c’est paradoxalement de là qu’il tire toute sa force émotionnelle, qu’elle soit sentimentale ou humoristique. Si le générique semble tout droit sorti d’un James Bond ou d’un Cow-Boy Bebop (Shin’ichirō Watanabe, 1998) de série B, le recours par moment à l’animation rappelle Mind Game (Masaaki Yuasa, 2004) et sa folie visuelle. Un jeu d’esprit et de mémoire de Fujishima dans l’univers lugubre dont il ne pensait que sa fille pouvait prendre part. On flirte même avec le nihilisme lors du retournement final (je n’en dirais pas plus) où la résolution de l’enquête renverse les valeurs et l’ordre sociétal établis, ô combien importants dans la société nippone.

« Une époque n’est confuse que pour un esprit confus ». La mise en exergue de la citation de Jean Cocteau nous indique l’héritage surréaliste de Nakashima dans la façon de conduire son récit grâce aux outils cinématographiques. Qu’est-ce qui relève du rêve ou de la réalité ? Le héros se retrouve projeté dans une publicité qu’il regarde à la télévision, mais le réalisateur en profite pour nous montrer un évènement de sa vie familial d’antan. Il est aussi question de Lewis Carroll et de la chute sans fin d’Alice, ce moment entre deux mondes où tout se transforme. Les métaphores visuelles, les séquences de rêves éveillés ainsi que le montage rapide qui associe personnages et sentiments à travers l’espace et le temps sont l’expression de la toute-puissance de la pensée du héros. L’exaltation du rêve et du jeu de la pensée est l’idée maîtresse du surréalisme, et demeure bien le seul fil conducteur de l’histoire dans ce film. The World of Kanako est donc une expérience sous drogue qui nous prend à la gorge du début jusqu’à une fin malheureusement un peu poussive, comme un mauvais retour à la conscience après un trip sous LSD. Mais le film a tellement tout emporté sur son passage pendant près de deux heures qu’on lui pardonne facilement cet épilogue dispensable. Une bombe vous dis-je.


A propos de Baptiste Salvan

Tombé de la Lune une nuit où elle était pleine, Baptiste ne désespère pas de retourner un jour dans son pays. En attendant, il se lance à corps perdu dans la production de films d'animation, avec son diplôme de la Fémis en poche. Nippophile invétéré, il n’adore pas moins "Les Enfants du Paradis", son film de chevet. Ses spécialités sont le cinéma d'animation et les films japonais.

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