Les sorcières de Salem


Longtemps difficile à voir, à cause d’une suspension de droits d’exploitations par l’auteur de la pièce Les Sorcières de Salem, Arthur Miller – parce que Marilyn Monroe, sa femme, fricotait avec Yves Montand, personnage principal de la première adaptation de sa pièce The Crucible – ce beau film, est aujourd’hui restauré et édité, et récemment diffusé sur Arte, pour notre plus grand plaisir. Retour sur ce drame historique sous fond de sorcellerie ou presque.

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Ding-Dong ! The witch is dead ! 

Les Sorcières de Salem (Raymond Rouleau, 1957) est une adaptation de la pièce de théâtre du grand Arthur Miller, écrite en 1953 et qui raconte le célèbre procès qui a eu lieu à Salem en 1692. Si on passe sur le fait que Miller ait fait de sa pièce une œuvre anti-maccarthyste, qui faisait rage à l’époque, elle traite de manière assez intéressante et assez fidèle, ce triste et célèbre fait divers. Aujourd’hui, devenue un classique, elle fut pendant quelques années peu appréciée par les critiques de Broadway. Rapidement traduite et jouée en France par Marcel Aymée, Les sorcières de Salem est portée sur le grand écran, grâce à un scénario et des dialogues de Jean-Paul Sartre, avec Simone Signoret et Yves-Montand, qui tenaient les mêmes rôles au théâtre. L’histoire est celle d’Abigail, charmante jeune femme à peine sortie de l’adolescence qui séduit John Proctor, son maître, époux travailleur et jusqu’alors fidèle et marié à une femme froide et beaucoup trop pieuse pour lui donner plus d’un enfant, si vous voyez ce que je veux dire. Surpris au lit, les deux amants n’ont pas d’autres choix que de se séparer, Monsieur reste avec Madame à expier ses fautes par tous les moyens, alors qu’Abigail est renvoyée fissa chez un parent éloigné, le malhonnête révérend Samuel Parris, dont le seul souhait est de mettre la ville à ses pieds et qui s’occupe également d’une jeune enfant ayant perdu sa mère. Leur esclave, Tituba, pratique quelques rituels vaudous et tente d’apaiser la peine de la petite fille en lui promettant de voir sa mère grâce à la magie. Séduite par cette idée Abigail décide de rejoindre Tituba pour pratiquer la magie noire afin de nuire à Elisabeth Proctor pour roucouler sans encombre avec le futur veuf esseulé. Rapidement une dizaine de jeunes filles se joignent à elles, sans aucune autre envie que celle de pouvoir danser dans les bois. Malheureusement pour cette joyeuse bande, elle sont surprises par le révérend, et pour se protéger feignent d’être les victimes d’une confrérie de sorcières et de mauvais esprits accusant de pauvres âmes innocentes à tout va. Y compris la pauvre Mary Warren (les fans de Charmed reconnaitront ce nom), complice de ces dernières, qui décida d’avouer que tout ceci n’était qu’un pur simulacre d’enfants qui s’ennuient beaucoup trop. Pas moins de 150 personnes furent accusées (en théorie beaucoup plus, mais toutes ne furent pas enregistrées), et 27 personnes furent exécutées ou moururent en prison. Le seul moyen d’échapper à la potence pour ce jury crédule est d’avouer les méfaits de sorcellerie. Ce qui revenait alors pour les accusés, à mentir et à commettre de ce fait, un véritable péché. Quelle prise de tête pour une plaisanterie qui tourne mal, n’est-ce pas ? Folle amoureuse Abigail supplie John Proctor de tout avouer pour avoir la vie sauve, tandis que la femme de ce dernier refuse d’avouer au procès que le renvoi de son ancienne servante est du fait du péché de luxure de cette dernière avec son époux. Pure tragédie théâtrale comme on les aime quand elles sont bien écrites, Les sorcières de Salem vous l’imaginez bien, ne se termine pas tout à fait par un happy end. Notons que tous les noms utilisés, que ce soit ceux des victimes comme des bourreaux sont en tout point de vue, totalement exacts. Les faits mêmes pourraient être vraisemblablement corrects. La seule erreur qui existe, et qui est volontaire de la part d’Arthur Miller, est la relation entre Abigail et John Proctor, car en réalité ce dernier était un vieux monsieur tandis qu’Abigail était encore une jeune enfant, elle décédera d’ailleurs à l’âge que lui donne Arthur Miller dans son œuvre, à 17 ans, sans avoir présenté d’excuses aux familles des victimes.

On peut aisément comprendre pourquoi Marylin Monroe est tombée sous le charme d’Yves Montand, débordant à la fois de désir et de piété, ce qui fait sombrer son personnage dans une douce folie qui le consume. Simone Signoret tient à la perfection son rôle d’épouse froide et pieuse qui apprend à devenir douce et aimante. Mais la vraie star de ce film est Mylène Demongeot (qu’on aperçoit encore à l’affiche de temps en temps, notamment dans la franchise Camping de Fabien Onteniente, comme quoi la vie est assez injuste), qui incarne assez magistralement une diabolique Abigail, dont le repentir n’est que plus poignant. Tournés majoritairement dans les anciens studios Pathé de la Rue Francoeur, actuellement La Fémis, les décors nous emmènent sans difficulté dans cette obscure époque puritaine et américaine. Simple, épurés et servis par une belle lumière, signée Claude Renoir, à qui l’on doit les lumières de quelques films qui font pas genre tels que Barbarella de Roger Vadim (1968)  ou encore L’Espion qui m’aimait de Lewis Gilbert (1977).

On se demande encore bien pourquoi Arthur Miller a bloqué les droits d’exploitation de cette adaptation tant elle est belle et bien mieux mise en scène que La chasse aux sorcières (Nicholas Hytner, 1996), qui si elle respecte en théorie mieux son œuvre, est d’une qualité télévisuelle et clichée dont on se passerait bien. Daniel Day Lewis et Wynona Rider, respectivement John Proctor et Abigail, y sont assez insipides et la tension dramatique y est totalement nulle. Tandis que Les sorcières de Salem rend beaucoup plus justice à sa pièce de théâtre et il serait parfois de bon ton de laisser son ego d’amoureux meurtri de côté, pour l’amour de l’art. Les sorcières de Salem est le premier film qui porte sur grand écran, ce célèbre et triste procès mais ce dernier et l’image fantastique des sorcières qui en découle, a depuis, largement inspiré le cinéma fantastique. De Suspiria ou Inferno (Dario Argento, 1977 et 1980), à Hocus Pocus (Kenny Ortega, 1994) en passant par Le projet Blair Witch (Daniel Myrick et Eduardo Sanchez, 1999) et toute la franchise qui en découle, The Lords of Salem de Rob Zombie (2013) ou encore le tout récent et néanmoins magnifique The Witch (Robert Eggers, 2016). Gageons que les sorcières ont encore de beaux jours au cinéma devant elles !


A propos de Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie et a écrit un mémoire de recherche s'intitulant "Du masque neutre au masque numérique - Le corps de l'acteur à l'ère de la capture de mouvement", et le titre en jette plus que le contenu !

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