Hérédité 1


Annoncé par un récent buzz autour de sa très efficace bande-annonce, Hérédité (Ari Aster, 2018) est le film d’horreur qu’on attendait pas ou qu’on attendait plus. Un témoignage de plus que le cinéma de genre américain peut encore nous réserver de bonnes surprises.

Une famille en Or

Devant l’invasion des franchises aux concepts épuisés jusqu’à plus soif, le recours facile à des films à high-concept ou des resucées de codes jargonneux qu’on ne peut plus voir en pâture – found-footage, jump-scare, j’en passe et des meilleurs – il est de bon ton de considérer que le cinéma de genre américain a un peu grise mine. Or, depuis quelques années, de jeunes auteurs émergent néanmoins dans un système américain qui ne leur laissait plus vraiment la place d’exister, trop étouffés qu’ils étaient par la dictature des produits de commande à mettre en boîte. A chaque année son lot de révélation. On pense à David Robert Mitchell avec son It Follows en 2014, qui s’il ne nous avait pas pleinement séduit, démontrait une certaine singularité, à Robert Eggers qui en 2015 nous avait offert le surprenant The Witch et bien sûr à Jordan Peele, révélation de l’année passée avec son percutant Get Out (2017). De toute évidence, avec son premier long-métrage qu’est Hérédité (2018), Ari Aster rejoint ce club très fermé des réalisateurs et réalisatrices du cinéma de genre américain sur lesquels il faudra conserver un regard attentif dans les années à venir. Pourtant, de son propre aveu, Ari Aster n’a pas toujours ambitionné de réaliser des films d’horreurs, bien au contraire. C’est après de multiples tentatives infructueuses à monter d’autres projets qui ne flirtaiten pas du tout avec le genre qu’il a finit par comprendre qu’il pourrait peut-être tremper ses obsessions et ses sujets de prédilection – le drame familial et un goût pour les récits psychologiques – dans le bain révélateur du cinéma de codes. Car si chez nous c’est plutôt l’inverse, aux Etats-Unis il demeure toujours plus simple de réaliser des films de genre que des drames intimes, souvent considérés comme des produits n’ayant leur place que dans un réseau de production indépendant. Si certains considéreraient la démarche de Ari Aster comme légèrement opportuniste, d’autres leur rappelleraient à juste titre que l’une des grandes forces du cinéma de genre américain est aussi d’avoir su marier le drame social, l’intime et le psychologique, à des thématiques et des codes qui lorgnent moins du côté du naturalisme et d’une recherche du réel, que vers une forme de symbolisme, de détournement du réel par le prisme de l’extraordinaire. C’est ainsi que le cinéma américain a su se constituer comme culture populaire, en un sens où il a transposé l’imaginaire dans le quotidien. Les films de genre américains rappellent que le fantastique se nourrit du réel, emploie des miroirs déformants sur la société, assumant un subversif discret mais prégnant. Par son recours au fantastique, au merveilleux, au cauchemardesque, le cinéma de genre révèle nos utopies comme nos peurs les plus intimes, nos déviances, nos mensonges. C’est un cinéma non-naturaliste en cela que le naturalisme se contente de nous montrer la réalité telle que nous la voyons. Le cinéma de genre(s), lui, s’appuie très souvent sur la réalité pour nous en révéler l’inavouable et l’in-montrable, et parfois même l’indémontrable. Son monde à lui n’est pas celui du vrai monde, c’est un monde parallèle, celui qui fait passer de l’autre côté du miroir et qui propose bien souvent de regarder ce qu’il y a derrière cette insondable âme humaine.

C’est exactement le programme d’Hérédité que de sonder l’éclatement familial sous un prisme tout sauf naturaliste. Dès son premier plan, Aster affirme sa distance vis-à-vis du réel par un plan qui fait manifeste. La caméra s’avance à pas de loup vers une maison de poupée à plusieurs étages jusqu’à ce que le cadre de la maquette finisse par se substituer au cadre du film. Par ce mouvement significatif d’entrée dans la maquette – reconstitution de la maison familiale qui sera le théâtre de tout ce cirque – le réalisateur nous plonge littéralement dans ce qui s’assume comme une « reconstitution de notre monde » laissant délibérément le réel derrière lui. Cette métaphore de la maison de poupée, idée aussi troublante que fascinante, s’incarnera sur toute la durée du récit et contribuera à brouiller les pistes narratives puisqu’elle structure pleinement le scénario. Jouant de sa narration à tiroirs, Ari Aster place cette idée des maquettes au centre de la narration, faisant de la mère de la famille (une surprenante Toni Collette), une artiste ayant pour étrange fascination de confectionner des maquettes ultra-précises qui représentent des séquences de la vie quotidienne. Ce trait de caractérisation en apparence anodine dessine les bases d’un scénario qui fonctionnera tout du long sur un principe d’imbrication, tels des poupées gigognes, sondant l’âme humaine et la folie contagieuse par un appel de mise en abyme permanent. Car de son étonnant titre à lecture trouble, le long-métrage tire en réalité toute son épaisseur. Hérédité commence dans une cellule familiale tourmentée par un deuil, bien que celui-ci ne semble pas réellement laisser de trace apparente sur les corps, les visages ou les âmes. Le jeune fils de notre artiste-maquettiste a beau témoigner verbalement de sa tristesse à son père (Gabriel Byrne), ses yeux secs et sa mine distante dévoile en un plan ce jeu de masques qui se joue autour des membres de cette famille qui feintent l’émotion du deuil. Peu à peu, par d’habiles indices distillés au creux des dialogues, on comprend que le décès de cette grand-mère qui vient de disparaître les a moins frappés de stupeur et de désarroi, que d’un sentiment profond de libération et de soulagement. C’est donc dans les non-dits de ce terreau familial que finit par naître habilement l’ambiance étouffante, inquiétante et mystérieuse qui fait progressivement tourner le film en cauchemar.

Le cauchemar est souvent un rêve réaliste sur lequel s’opère un brusque ou lent virage vers l’inattendu ou le terrifiant. Il prend souvent ses racines dans un simulacre de situation banale, dans un quotidien déformé, duquel surgit subitement le chaos. Le mouvement du film épouse parfaitement cette sensation connue de tout à chacun, scindant le récit en deux parties sèchement distinctes. La première, lorgne davantage vers le drame familial psychologisant, ressemblant même parfois à une simple chronique adolescente dont le personnage de Peter, le fils – incarné par un saisissant Alex Wolff qui convoque par ressemblance, le souvenir du jeune Jason Schwartzman – est le héros. On le suit ainsi dans sa vie quotidienne, des cours chiants du lycée jusqu’à ses soirées entre potes. L’irruption de l’étrange dans ce que l’on qualifiera d’un simulacre de chronique réaliste est incarné par le personnage de Charlie, sa petite sœur. Milly Shapiro qui lui donne ses traits, est une jeune actrice au physique atypique qui a pour elle (et contre elle) ce qu’on appelle communément au cinéma : une gueule. Il est intéressant de voir ainsi Ari Aster assumé de re-convoquer ces gueules au cinéma de genre qui les a toujours fait tourner – on citera en vrac Michael Berryman, Pete Postlelhwaite, Richard Kiel, Klaus Kinski ou encore Ron Perlman – et ne pas se contenter d’appliquer de vulgaires prothèses sur un beau visage. C’est en tout cas ce physique aussi déroutant que fascinant, qui caractérise en grande partie l’étrangeté du personnage de cette jeune fille qui semble purement décrochée du monde réel. Il faut dire qu’elle ne fait pas grand chose comme les autres, à commencer par le fait qu’elle coupe la tête des pigeons aux ciseaux. Véritable personnage pivot du récit – on ne peut malheureusement pas en dire grand chose ce qui va limiter cette analyse – elle est celle par qui le rêve étrange se révèle cauchemardesque dans une seconde partie de film qui se dévoue corps et âmes au fantastique et à l’horreur.

C’est par l’âpreté, l’efficacité et l’inventivité de sa seconde moitié de récit que le long-métrage marquera probablement les esprits et s’imposera, sans nul doute, comme l’un des grands films de genre américain de l’année. Un leadership qui lui sera probablement longtemps indiscuté, sauf surprise, tant Hérédité est de ces films qui hantent et se bonifient avec le temps. Comme les cauchemars dont on se souvient des détails en se les remémorant, son impact est à infusion lente. Son plan final, tout aussi sec que généreux, aussi virtuose que minimaliste, apparaît presque comme un jumeau de celui qui clôturait The Witch (Robert Eggers, 2015). Tous les deux, au delà d’être particulièrement marquants et saisissants, ne paraissent jamais n’être qu’un tour de passe-passe orchestré par un réalisateur un peu trop malin, dévoilant son grand jeu juste avant le générique de fin. Bien au contraire, la puissance de ces deux conclusions tient probablement de la même équation. Car dans l’un et l’autre, ce sont des plans séquences qu’on dira de convergence, ils accomplissent le film et bouclent, en un sens, le récit, dans un apogée émotionnel qui n’a rien du « coup » mais qui laisse au spectateur le soin de ré-entrevoir et ré-évaluer tout le travail de fondation que furent les deux heures passées. Comme si les deux oeuvres n’existaient dans leur longueur que pour préparer à ce moment de grâce pure.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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