San Babila : un crime inutile


Le Chat Qui Fume ajoute une autre pierre à l’édifice de sa belle collection Blu-Ray/DVD dédiée au cinéma italien des 70’s. A côté des gialli qui font le bonheur de la rédaction (et certainement du vôtre) ils proposent ce mois-ci un film rude, prenant pied dans le néo-fascisme des Années de Plomb : San Babila : un crime inutile (1976).

Serie Nera

Le cinéma des années 70 apparaît souvent comme un Éden lointain, en comparaison avec la création d’aujourd’hui. Quoi que vous aimiez, les seventies en ont représenté une essence, un renouvellement ou une apothéose. Ce furent des années fortes pour les ténors du cinéma fantastique comme pour ceux du réalisme, de la revendication comme du n’importe-quoi. Le Nouvel Hollywood éclipse parfois les années 70 européennes mais il faut bien souligner que des pays comme l’Allemagne notamment grâce à Rainer Werner Fassbinder, la France qui a délivré quelques-uns des films les plus puissants de son histoire (Série Noire d’Alain Corneau en 1979, pour n’en citer qu’un) ont conçu un cinéma qui pouvait regarder l’Américain droit dans les yeux. Je ne peux évidemment pas éluder l’Italie non plus, qui après ses heures de gloire néo-réalistes et modernes (Antonioni, Visconti et consorts), a bousculé le monde avec une décennie somptueuse. L’éditeur Le Chat Qui Fume s’est un peu fait une spécialité du cinéma transalpin via des gialli comme Opera (Dario Argento, 1987), du ciné de genre style La longue nuit de l’Exorcisme (Lucio Fulci, 1972) et d’autres bobines un peu plus terre-a-terre. Parmi elles, le combo DVD/Blu-Ray de San Babila : un crime inutile (1976).

De la race des titres teasing, ce crime inutile n’est en fait que l’aboutissement du film puisqu’il ne s’agit pas du tout là d’une enquête. San Babila… apparaît dès les premières minutes comme une virée, rugueuse, dans le quotidien d’une bande de jeunes néo-fascistes. Des vrais, du genre à tabasser du coco à la moindre occasion, à faire le salut mussolinien ou défiler en pleine rue en mimant les armées du Reich. Nous passons une heure et demie avec cette jeunesse effarante et violente, nostalgique d’un passé inconnu, de leurs coups d’action à leurs amusements plus ou moins douteux. C’est leur quotidien qui se déroule, mais l’on sent bien que quelque chose de tragique se trame, quelque chose que le titre nous indique et qui se ressent comme une épée de Damoclès. La justesse du récit, bien que très dur sur ses personnages principaux dont elle rechigne à montrer des aspects positifs sur lesquels notre empathie pourrait se fixer, puise ses racines à ne critiquer non pas seulement le néo-fascisme rance, mais tout un système. San Babila : un crime inutile est une œuvre en colère, mettant l’Italie des Années de Plomb le nez dans sa merde. Car rien ne s’oppose vraiment aux ardeurs de la bande, ni la police qui laisse couler pour des raisons politiques, ni la religion – troublante séquence de violence devant un prêtre immobile, signe absolu de l’impuissance morale de l’Église – ni même la famille, présentée comme une matrice perverse. Le réalisateur Carlo Lizzani, avec réalisme et rudesse, n’excuse pas ses personnages qu’il ne cherche pas à faire aimer, mais n’hésite pas non plus à les présenter comme des êtres esseulés dans un environnement dénué de sens et de valeur. Sans parler de la présence rachitique de l’Amour tant les deux seules relations hommes-femmes présentées dans le récit sont glaçantes, entre l’inanité fleur bleue du couple amoureux d’étudiants communistes de la fin du film et le personnage simplet de Lalla aux portes du glauque… Sans amour et sans ordre, nous sommes presque tentés de comprendre ce que les jeunes recherchent à travers le néo-fascisme, tout en les détestant. Une puissante dualité qui saisit le spectateur bien après que le générique de fin apparaisse, d’autant plus en 2018 où certains idéaux et surtout certains désarrois éclatent avec de plus en plus de force.

San Babila : un crime inutile est proposé dans un très beau coffret combo DVD/Blu-Ray, dans la lignée des éditions du Chat qui Fume qui livre un travail formel (l’artwork stylé) que technique (restauration optimale) exemplaire pour des films jusque là des raretés. Les bonnii se composent de bandes annonces, d’une featurette sur le cinéaste méconnu Carlo Lizzani et d’un long entretien de près d’une heure avec l’assistant-réalisateur Gilberto Squizato, très instructif sur l’atmosphère sociale et politique de l’époque ainsi que sur le cinéma transalpin et le film en lui-même.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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