Lord of Illusions


Le matou qui clope revient aux affaires – qu’il n’avait jamais vraiment quitté – pour offrir aux adorateurs qui font pas genre, une édition prestigieuse (ou de prestidigitateur, à vous de choisir) de Lord of Illusions (1995) troisième film d’un des maîtres de l’horreur des années 90, Clive Barker.

Magie, Magie et vos idées ont du génie

La carrière de Clive Barker force le respect autant qu’elle étonne. En trois films seulement, cet anglais de Liverpool s’est constitué une aura de Master of Horror que plus personne ne lui conteste. Et pourtant, sa carrière de réalisateur ne s’est pas épanchée plus loin qu’une petite (mais grande) trilogie qui n’en est pas vraiment une : l’indémodable Hellraiser (1987), le tout aussi étonnant Cabal (1990) et ce Lord of Illusions (1995) qui nous intéresse présentement. Pour ses autres faits d’armes, on lui doit, bien sur, le scénario de Candyman (Bernard Rose, 1992) avant qu’il ne se consacre principalement qu’à la littérature fantastique, son premier amour, puisque ses trois longs-métrages sont des adaptations de ses propres romans et nouvelles. Lord of Illusions est donc l’adaptation de La Dernière Illusion présente dans l’un des recueils de nouvelles Les livres de sang écrits par Barker et narre l’histoire du détective Harry D’amour, enquêteur spécialisé dans les affaires occultes. Le personnage incarné par Scott Bakula (Code Quantum) est une sorte de croisement entre Columbo (1968-2003), les agents Mulder et Scully de X-Files (1993-2018) et les détectives de la première saison de True Detective (Carry Fukunaga, 2014). Ce dernier se retrouve à enquêter sur les menaces pesant sur un célèbre illusionniste, Philip Swann, pourchassé par une étrange secte peuplée de fanatiques qui attendent le retour de leur chef et gourou Nix. Pour rendre ce retour possible, ils entendent bien éliminer Philip dont les talents d’illusionnistes ont un lien avec le gourou.

Le début du film prend place dans un décor typique d’une certaine Amérique rurale, un petit village esseulé au milieu des collines désertiques de ce qui semble être l’Arizona. Vision fantomatique et horrifique de ce qu’il reste du Grand Ouest. Par ce choix de décors et d’ambiance – maison délabrée, atmosphère aride et poussiéreuse, décorum où les bâtisses sont ornées d’ossements et autres symboliques sataniques – le film s’inscrit d’emblée comme un cousin de La Colline à des Yeux (Wes Craven, 1977) ou même du tout aussi culte Massacre à la Tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) tout en convoquant par ailleurs le spectre d’une Amérique marquée et traumatisée par les exactions et meurtres sanglants des fanatiques de Charles Manson. Par ce prologue, le réalisateur anglais inscrit directement son récit dans l’imaginaire fantastique et occulte américain avant de changer brusquement de direction artistique pour arpenter un tout autre versant du pays, celui des villes, ici de New-York à Los Angeles, et leur atmosphère de vieux film noir. A la fois classique – le film convoque les codes des genres fondateurs du cinéma américain tout autant que les canevas de la littérature fantastique que Barker maîtrise à merveille – le film est aussi profondément audacieux dans sa facilité à mélanger les genres, les empreints au giallo, à la littérature de Lovecraft et au polar des années cinquante tout en proposant une exploration du gore tout à fait atypique, volontairement sexuée dans sa façon de malaxer la chair, qui rappelle à bien des égards le cinéma de David Cronenberg, cinéaste aux obsessions tellement proches de celles du réalisateur anglais qu’ils travaillèrent ensemble sur Cabal (1990) dans lequel Cronenberg incarne un psychiatre dément.

Prenant le monde des prestidigitateurs et illusionnistes à grand spectacle comme théâtre, Lord of Illusions s’inscrit aussi pleinement dans son époque, puisqu’en 1995 un certain David Copperfield est l’une des stars américaines les plus en vogue. Ses spectacles d’illusions impressionnants fascinent alors les foules du monde entier. Clive Barker s’amuse à reconstituer ce type de spectacle à la scénographie ébouriffante au détour d’une séquence clé du premier tiers du film, qui va réellement lancer l’enquête. Mais contrairement à une autre œuvre récente sur le même thème – Le Prestige (Christopher Nolan, 2006) – le travail de Barker propose moins de déconstruire le mythe de l’illusionniste que d’utiliser l’opposition entre l’illusion et la magie – tout est dit dès les panneaux du début – pour amener son récit progressivement vers une déflagration occulte et fantastique, qui s’exprime le plus spectaculairement dans un final qui constitue à lui seul l’un des sommets du cinéma d’horreur des années 90. Au regard de cette conclusion marquante, on peut regretter que le réalisateur ait tant été traumatisé par le système de production américain qui a largement martyrisé son œuvre – coupes et remontages en pagaille – au point de le faire abandonner ses ambitions de cinéaste pour retourner s’exprimer avec davantage de liberté dans la littérature. Une œuvre littéraire dense et essentielle, adoubée par Stephen King lui-même, dans lequel le personnage du détective Harry d’Amour, détective de l’occulte, deviendra une figure centrale.

L’édition sortie par Le Chat qui Fume propose pour la première fois en France la version intégrale – le film avait été amoché et amputé de vingt minutes par les producteurs à l’époque de sa sortie – accompagnée, comme à chaque fois chez l’éditeur, de suppléments bien garnis. Parmi lesquels, un document de vingt minutes dans les coulisses du tournage et un entretien d’époque avec Clive Barker, véritablement passionnant. Enfin, on retiendra aussi le très instructif entretien avec Guy Astic – directeur de la très bonne maison d’édition Rouge Profond et l’une des plumes les plus affutées pour ce qui est de penser et réfléchir le cinéma fantastique – qui décortique le cinéma de Clive Barker avec beaucoup de précisions. Une édition qu’il convient bien entendu d’ajouter à sa collection tant elle s’impose, comme la majorité des galettes proposées par l’éditeur, comme une pièce de collection au semblant d’édition définitive.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

Laisser un commentaire