Legion – Saison 1


Si les récits de super héros font la part belle à la castagne et la destruction massive, certains essaient d’en prendre le contrepied, et cela fonctionne tout aussi bien. Invitons-nous dans l’univers intimiste de ce petit bijou de Legion.

Vol au-dessus d’un nid de mutants

L’industrie du super héros battant son plein, il était naturel de la voir s’intéresser au petit écran. Si les encapés ont toujours eu leur place dans les séries – de Superman (Siegel & Shuster, 1952) à Misfits (Howard Overman, 2009) en passant par Heroes (Tim Kring, 2006) entre autres – ces dernières années ils sont généralement divisés entre séries estampillées DC – Arrow, The Flash, Legends of tomorrow – très calibrées pour le public familial et les séries plus sérieuses, et réalistes issues de la collaboration Marvel/Netflix avec des titres comme Daredevil, Jessica Jones, etc . Au milieu de cette déferlante de super vigiles, en 2017 apparaît Legion, véritable ovni, porté par Noah Hawley, créateur de la très bonne série Fargo notamment. Du long des huit épisodes de sa première saison, elle nous propose une expérience sensorielle, réfléchie et intelligente sur la psyché d’un homme dont la vision du monde va être brutalement chamboulée.

Legion retrace l’histoire de David Haller (Dan Stevens) interné depuis six ans dans l’asile de Clockworks pour sa schizophrénie paranoïde. Au milieu de son quotidien à base de drogues et de psychanalyse, il rencontre Sydney, nouvelle pensionnaire, qui va l’amener à penser qu’il a bien plus qu’une maladie mentale. La série s’érigera alors comme un véritable voyage au cœur de sa folie. Le spectateur est immédiatement immergé dans le monde de David, mélangeant la claustrophobie du quotidien dans un asile, d’une pure inspiration de Vol au dessus d’un nid de coucou (Milos Forman, 1975) à l’esthétique 70’s très colorée et oppressante, et un montage très travaillé, audacieux, flirtant même avec des œuvres expérimentales. Le son joue également un rôle essentiel, étant le principal symptôme du héros : les voix sont omniprésentes, des sons inquiétants, effrayants, nous donnent envie de regarder frénétiquement tout autour de nous.

S’il s’agit bien ici d’un voyage, il est autant celui du personnage que celui du spectateur, amené par la main à naviguer entre délire et réalité, et à se questionner sur ce qui lui est présenté. En effet, David s’entend très rapidement dire que les voix qu’il entend depuis son plus jeune âge, que les choses incohérentes qu’il voit, ne sont pas des symptômes de sa folie, mais des manifestations de super-pouvoirs. Le problème c’est que le spectateur en est tout aussi témoin, les choix formels de la série les amplifiants, comme si la folie était contagieuse. Et alors que David parvient peu à peu à s’extraire de sa folie en découvrant l’étendue infinie de ses pouvoirs – il est télékinesiste, télépathe et peut agir sur la perception de la réalité – le spectateur ne peut que s’enfoncer dans une pseudo schizophrénie. Le point culminant réside dans le fait que David parvient à créer un monde virtuel dans lequel il peut vivre sa relation avec Sydney. S’il est capable de simuler tout un monde, alors parmi tout ce qu’on voit, qu’est ce qui est vrai, et qu’est ce qui sort de son esprit ?

Et voici la principale force de la série : elle pousse l’empathie et l’identification au personnage de David si loin que le spectateur en arrive à en embrasser sa supposée maladie mentale. Dès lors, il est partagé entre l’admiration de ce qu’il voit – les plans, l’utilisation des couleurs et le montage prennent souvent une place prépondérante – et le doute de ce qu’il en interprète. Cependant on est vite amené à se poser des questions sur l’étendue des pouvoirs de David. Au fur et à mesure de sa prise de conscience de ses propres pouvoirs, on ne peut qu’assister, témoins impuissants, à leur puissance destructrice. Et si David semble doté de bonnes intentions a priori, on se rend compte du danger latent qu’il représente, et on se demande comment quelqu’un pourrait l’arrêter s’il devenait vraiment fou. C’est un concept que l’on retrouve de manière récurrente dans les récits de super-héros, et c’est notamment le concept fondamental de la saga X-Men (2000-2017), qui oppose les humains aux mutants.

C’est là que réside la deuxième force de la série : malgré quelques références subtiles, un spectateur non averti pourrait ne pas se rendre compte qu’il s’agit de l’univers des X-men. En effet David Haller, alias Legion, n’est autre que le fils du célèbre Charles Xavier. En taisant la filiation aux X-men la série prédispose le spectateur à embrasser le propos de la série sans l’inscrire dans un univers super-héroïque déjà connu. On s’identifie plus facilement aux personnages et on en embrasse plus facilement les causes, et l’on se rend compte nous-mêmes que ces super-héros, montrés comme modèles de vertus, présentent un danger latent. On ne nous le montre pas à coup de destruction de villes, de combats épiques, mais seulement à travers l’histoire simple d’un seul homme et de sa psyché. Impossible de le voir comme profondément gentil, ni profondément méchant d’ailleurs. Ce sont des méthodes narratives que l’on retrouve dans d’excellents récits de super-héros comme Incassable (2000) puis Split (2016) de M.Night Shyamalan, centrés sur la psychologie d’un personnage, et qui nous poussent à une réflexion sur le super-héros, ou bien dans la série Misfits, qui parle de jeunes délinquants obtenant accidentellement des pouvoirs.

Legion est donc fatalement une série de super-héros, évoluant dans un univers déjà connu, mais ayant l’intelligence de prendre le contre-pied des productions concurrentes – par une réalisation et un montage hallucinants à bien des égards – avec une vraie direction artistique, une ambiance assez intimiste et un rythme posé, et surtout faisant la part belle aux personnages et à leur évolution. C’est également une série qui remet en question les codes des œuvres de super-héros, et qui arrive à faire resurgir la profondeur là où elle a tendance à être écartée en faveur du spectacle en arrivant subtilement à en traiter les thèmes majeurs. A l’heure où les œuvres sur les encapés à collants nécessitent une escalade dans le spectaculaire appuyée par des budgets colossaux, et si la clé du renouveau était de se recentrer sur les personnages plutôt que sur leurs actions ? Gageons que dans cette optique, les travaux des maîtres Hawley sur Legion et Shyamalan sur la trilogie d’Incassable ouvriront la voie à une nouvelle exploration du cinéma super-héroïque. Messieurs les producteurs, prenez-en de la graine.


A propos de Benoit Dechaumont

Etudiant à la Fémis dans le Département Exploitation, Benoît travaille pour porter un jour les séries dans les salles de cinéma. En parallèle, il écrit sur ce qu’il voit sur petit et grand écran avec une préférence pour les histoires de voyage dans le temps. D’ailleurs il attend que son pouvoir se développe pour devenir l’intrépide Captain Hourglass. Ses spécialités sont les thrillers, les films de super-héros et la filmographie de Brian De Palma.

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