Vers un cinéma de genre français post-13 Novembre ? 1


De La Nuit a dévoré le Monde (Dominique Rocher, 2018) au récent Dans la Brume (Daniel Roby, 2018), la renaissance du cinéma de genre français semble se nourrir d’une ré-appropriation du trauma des attentats de Paris. Et si ces deux films étaient les premiers d’une ère post-13 Novembre dans le cinéma français ?

Paris, ville ténèbres

Nul besoin d’être thésard pour comprendre que l’histoire du cinéma s’est en partie faite autour d’une nécessité à soigner, signifier, exorciser, les grands traumas du monde moderne. Les catastrophes, quelles qu’elles soient, impactent directement ou indirectement, les films de leurs époques. Qu’il décide de les souligner ou d’employer le subtil art de la métaphore pour les évoquer en filigranes, c’est dans ce terreau fertile du traumatisme généralisé, que le cinéma de genre(s) – où la métaphore est sûrement la plus loquace pour ce qui est du cinéma – a très souvent opéré des mues, inventer des formes, des genres et des codes. Ainsi, pour exemple, c’est durant la période de la Grande Dépression américaine, des années 1929 à 1939, que le film de gangsters a connu un véritable âge d’or. Entre mise en scène stylisée, clair-obscur et noirceur assumée, le genre est avant tout un documentaire des bas-fonds américains, mimétisme d’une société américaine plongée dans le noir d’une époque redoutable et dure. Plus tard, le traumatisme général d’une seconde guerre mondiale documentée, plus brutale et inhumaine que jamais, impactera, à différents niveau, le cinéma de genre américain. En premier lieu, le cinéma américain fut longtemps hanté par la culpabilité de ce largage de la bombe atomique sur le Japon et de la peur de l’atome qui en découla. Son impact sur les gens, sur la nature, sur la planète, devinrent le sujet principal de la science-fiction et du cinéma fantastique américain – mais aussi, irrémédiablement, du cinéma japonais – des années quarante aux années soixante. Enfin, bien sûr, qu’on le veuille ou non, les images dévoilées des camps de concentration nazis – horribles, saisissantes, traumatisantes – s’imprégnèrent à jamais dans les rétines, mais surtout dans les esprits, impliquant que chacun vivent pour toujours avec le spectre de la surimpression de ces images sur d’autres. Dès lors, les plans de cadavres au cinéma ne furent plus jamais les mêmes. A cela, d’aucuns nous parleraient sûrement de morale. Utiliseraient cet argument habituel pour dénigrer le cinéma de genre(s) en cela que ce cinéma-là manierait des images qui ne sont pas innocentes avec un peu trop d’innocence. Or, c’est précisément sa fonction que de se saisir de ces images pour non pas les dé-contextualiser, mais en faire une matière nouvelle, une matière d’exutoire, de réflexion, de subversion, de tendre des miroirs réfléchissants sur le monde.

Le cinéma américain, sur le moment, ou à rebours, a toujours empoigné les grandes questions – ou plutôt les grandes remises en question – de son Histoire. En premier lieu, la conquête de l’Ouest et le massacre des Indiens qui est au centre d’un genre, le western, sûrement le genre le plus américain qui soit. De tous les grands événements traumatiques de l’histoire américaine – qui en compte beaucoup – celui le plus récent reste bien évidemment les attentats du 11 Septembre 2001. Les images subjuguantes d’avions fonçant dans les tours jumelles, de personnes désœuvrées se jetant dans le vide, de ces tours immenses s’écroulant dans un gigantesque amas de poussières, de feu et de métal, devinrent à jamais ce type d’images qui hantent, qui restent et qui impacteront irrémédiablement toutes les autres. En mettant au point son terrible plan, Oussama Ben Laden savait qu’il produisait là autre chose qu’un crime massif, mais quelque chose de plus traumatisant encore : des images. Passé le temps du recueillement et du choc émotionnel qui donna lieu à une sorte d’auto-censure de certaines images dans le cinéma américain par simple respect des victimes – on pense notamment à cet exemple du film Spiderman (Sam Raimi, 2001) qui fut repoussé puis retouché afin de ne pas y voir figurer les tours jumelles qui avaient une certaine place dans l’intrigue – le cinéma américain s’est emparé de ces images et a complètement remodelé son imaginaire, son modèle de représentation. Très vite, on parla donc d’un cinéma post-11 Septembre dont les thèmes fétiches furent le repli sur soi, la peur de l’autre ou bien encore la désintégration de la figure régalienne du héros américain. Dans le cinéma de genre(s) au sens large, du cinéma d’action au film fantastique, le genre qui vint coloniser tous les autres fut celui du destruction-movie, parabole évidente des images de l’effondrement des tours jumelles. Ainsi, des films comme La Guerre des Mondes (Steven Spielberg, 2005), Le Jour d’Après (Roland Emmerich, 2004), Cloverfield (Matt Reeves, 2008), Phénomènes (M.Night Shyamalan, 2008) en passant plus récemment par le premier volet des Avengers (Josh Whedon, 2012) ou Batman v. Superman : L’Aube de la Justice (Zack Snyder, 2016) revisitent tous à leur manière les images de la destruction des deux tours, quand ils ne s’autorisent pas même à extrapoler cela à la destruction de New York dans son entier.

En France, il est étonnant de constater que notre paysage cinématographique a beau s’être enlisé dans un naturalisme étouffant, il ne s’autorise pas pour autant à empoigner aussi franchement ces images traumatisantes comme peut le faire son homologue américain. On se rappelle par exemple, le sort qui fut donné au film Made in France (Nicolas Boukhrief, 2015), documentation du milieu djihadiste français sous le prisme du thriller nerveux, dont la sortie fut tout simplement annulée au lendemain des attentats de Charlie Hebdo. On peut donc peut-être voir dans la difficulté du cinéma de genre français à se constituer une vraie identité, le pénible constat de l’incapacité du cinéma français à malaxer les traumatismes et à questionner son Histoire ancienne comme récente. Lorsque l’on regarde le voisin espagnol, bons nombres des films de genres qui s’y sont faits se sont nourris du spectre du francisme et de la guerre d’Espagne. De même pour le cinéma de genre italien, qui a très largement exploité la sombre période mussolinienne comme source intarissable de cauchemars plus ou moins réalistes, de la nazisploitation en passant par le Salo, ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini (1975) . En France, l’omerta qui pèse sur certains points sombres de notre Histoire – la collaboration, la guerre d’Algérie – n’a jamais été pleinement résolue. Et notre cinéma, pauvre voire démuni en propositions métaphoriques, n’a jamais su vraiment les traiter autrement que par la reconstitution historique et bien pensante sous forme de grande réconciliation. On trouvera toujours, bien sûr, quelques cas particuliers, soit, quelques Yves Boisset esseulés. Néanmoins, comme le soulignait Thierry de Peretti dans l’entretien qu’il nous avait donné, ces sujets restent compliqués à traiter aujourd’hui en cela qu’il s’agit moins de parvenir à témoigner ou rendre compte, que de se saisir du sujet pour en proposer une lecture différente.

Aussi, à l’heure où la France mute dans un climat anxiogène post-attentats, il est intéressant de constater que la renaissance progressive du genre français semble justement se nourrir des traumas modernes. C’est le cas dans deux des longs-métrages de genre français récemment sortis sur nos écrans, deux films en bien des points jumeaux. Dans l’un et l’autre, Paris, cette ville lumière, est transformée en ville ténèbres. Quiconque a connu Paris avant les attentats de 2015 et 2017, sait que cette ville, après ça, ne sera plus jamais la même. C’est de cet état de fait dont se nourrissent, volontairement ou à leur insu, les deux œuvres en question. La Nuit a dévoré le monde (Dominique Rocher, 2018) anéantit la population parisienne, transformée en morts-vivants. Difficile alors de ne pas voir dans certaines images du film, s’immiscer par surimpression, d’autres images qui nous sont parvenues de manière massive durant ces événements par le biais des réseaux sociaux ou des chaînes d’informations en continu. Ces images qui de par leur nature – souvent amateur – et leur contexte de diffusion – l’instantané du direct – nous parvinrent non filtrées, à l’image de celles des attentats du 11 Septembre 2001 saisie en direct, et en devinrent donc d’autant plus choquantes. Dans La Nuit a dévoré le Monde, l’image récurrente de ses parisiens transformés, décharnés, hagards, yeux exorbités, courant dans les rues de la capitale blessés et en sang, évoquent irrémédiablement – et ce bien que Dominique Rocher nous expliquait y avoir fait attention, voir notre entretien – les images des spectateurs du Bataclan tentant d’échapper à l’horreur. Plus tôt dans le film, un plan en particulier – celui du personnage principal découvrant l’ampleur des dégâts dans un couloir dont les murs sont couverts de sang – convoque en nous la seule image publiée des locaux de Charlie Hebdo après la sanglante attaque dont la rédaction fut victime le 7 janvier 2015. Dans le plus récent des deux films, Dans la Brume (Daniel Roby, 2018), la cité parisienne est cette fois recouverte d’une brume épaisse et mortelle qui surgit du métro. Bien que le scénario essaime la piste d’une catastrophe écologique ou évoque la crainte d’une attaque chimique d’envergure, le long-métrage de Daniel Roby semble assumer plus frontalement l’analogie évidente avec les récents drames parisiens. Certaines images du film ne sont volontairement pas innocentes : des scènes de panique dans les rues de la capitale où les gens effrayés et en fuite se marchent littéralement dessus, en passant par celles montrant des rues jonchées de cadavres. Un plan en particulier s’autorise même de façon presque didactique à signifier l’analogie, en démarrant sur des tables et chaises de terrasses parisiennes jonchant le sol pour dévoiler par un mouvement de caméra lent le corps des victimes, disposées tout autour. De manière bien moins grossière que peuvent le faire penser mes mots, les deux films chacun à leur façon, empoignent le trauma moderne pour en faire une matière à malaxer. A l’heure où le cinéma de genre français se revitalise, il convient de se réjouir de voir se dessiner dans ses récentes propositions, des tentatives qui semblent assumer enfin pleinement leur identité française. En choisissant Paris comme théâtre et en affrontant la réalité du climat anxiogène qui pèse aujourd’hui sur la ville et sur le pays, Dominique Rocher et Daniel Roby ouvrent la voix à une ré-appropriation du réel par le cinéma de genre, empruntant des portes que même le cinéma naturaliste français n’avait pas pleinement osées emprunter avant lui. Nul doute, ainsi, qu’on verra fleurir d’autres propositions dans les mois et années à venir qui s’ajouteront à la liste des films qu’on pourra classer dans la catégorie « cinéma de genre français post-13 novembre ». Après des années de disette et quelques tentatives infructueuses dans les années 2000, c’est dans cet amoncellement de propositions pragmatiques et diversifiées que le cinéma de genre français pourra, peut-être, trouver enfin son salut. Si le terreau est fertile, continuons à y planter des graines.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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