Mark Dixon, détective


Otto Preminger avait déjà fait le coup avec Laura (1944) : le tué, le coupable, les innocents, ne sont jamais vraiment chez lui ceux que l’on croit. Quitte à inverser les codes d’un genre déjà moralement fort trouble… L’exemple frappant avec Mark Dixon, détective en coffret Blu-Ray/DVD chez Wild Side.

Inspecteur La Bavure

Le truc d’Otto Preminger, si tant est qu’il ait un « truc » parmi beaucoup d’autres – la carrière du bonhomme étant plutôt protéiforme – c’est le jeu avec les attentes du spectateur. Pas éloigné d’un Alfred Hitchcock dans le ludisme de ses mises en scène et de ses récits, le cinéaste allemand a particulièrement exercé son goût de la surprise sur les films noirs et policiers qu’il a tournés. L’exemple le plus célèbre est bien entendu Laura réalisé en 1944, qui retourne brutalement à mi-chemin le déroulé du récit policier « normal » un peu comme Psychose un peu plus tard (1960) a surpris les spectateurs en moitié de métrage. Avec une surprise différente mais suivant la même logique. Encore plus tard, Otto Preminger retentera le coup avec le tordu Bunny Lake a disparu, moment de suspense fort qui repose intégralement sur le doute : on cherche une enfant kidnappée, mais est-ce que cette disparue a vraiment existé finalement ? Au rayon des autres exemples où Preminger se joue des codes, Wild Side offre aujourd’hui une restauration 4K en combo Blu-Ray/DVD du film noir Mark Dixon, détective (1950).

Mark Dixon (le perso principal s’appelle comme ça, vous aviez deviné je parie?) est un flic réputé pour salement appréhender ses cibles. Lorsque le film commence, on apprend direct qu’une douzaine de plaintes pour coups et blessures ont déjà été portées à son encontre. En plus d’être visiblement irascible, Dixon ne passe pas pour le héros moral mais bien pour le personnage de film noir parfait. Lors d’une interpellation dans le cadre d’une affaire de meurtre, il tue par malchance son suspect. Il doit donc cacher son méfait, et faire semblant d’enquêter sur son propre crime pour ses collègues : pas une mince affaire, d’autant qu’il tombe amoureux de l’ex de sa victime…Le système de l’enquêteur-coupable – utilisé aussi par Samuel Fuller sur le scénario de L’inexorable Enquête (Phil Karlson, 1952) – induit un dispositif scénaristique volontiers ironique et surtout bourré de tension, plaçant le spectateur dans une position très inconfortable. En effet, ce dernier est tiraillé par les envies contradictoires que le héros s’échappe et qu’il soit puni pour le meurtre qu’il a commis. La caméra mobile de Preminger et sa direction d’acteur précise servie par le jeu angoissant de Dana Andrews épousent à merveille ces contradictions, jouant de manière frappante sur l’espace entre les travellings et la profondeur de champ. L’arrière-plan est toujours déterminant, et c’est là souvent que les expressions de Dixon contrastent avec le moment qu’il vit et ce que l’on sait de l’affaire. Rarement un film noir n’aura été aussi dramatiquement vissé à un unique visage, maltraité par les circonstances d’un scénario retors écrit par le grand Ben Hecht, responsable du beau script des Enchaînes (1946). Malgré un coup de mou avant d’aborder le dernier tiers et de toutes dernières secondes peut-être un peu trop positives, le long-métrage reste un film noir à la maîtrise impressionnante.

Wild Side a pour coutume de gâter niveaux suppléments. L’éditeur ne déroge pas à la règle pour ce combo DVD/Blu-Ray à la restauration splendide sertie dans un artwork comic que l’on devine influencé par le Frank Miller de Sin City. Les bonii se composent d’un long documentaire sur la troublante Gene Tierney, d’un entretien avec Peter Bogdanovich qui nous parle d’Otto Preminger, d’une bande-annonce et d’un livret de 88 pages. Rédigé par Frédéric Albert Lévy, il est certes un peu court mais bénéficie d’une justesse, d’une richesse et d’une mise en page incontestable. Il va sans dire que c’est la meilleure édition du film tous supports confondus sur nos terres hexagonales !

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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