Le Labyrinthe de Pan


Tandis que le dernier chef-d’oeuvre en date de Guillermo Del Toro, continue de remplir les salles obscures, retour sur un de ses films les plus inoubliables, Le Labyrinthe de Pan (2006).

La Forme du Faune

Dans une Espagne franquiste, Ofélia, une jeune enfant d’un peu plus de dix ans et sa mère enceinte jusqu’au cou, rejoignent le mari de cette dernière, le capitaine Vidal au torse beaucoup trop poilu et à l’humeur tyrannique. Ce dernier est en charge d’éliminer tout ce qui reste de résistants à Franco, et n’est pas vraiment plus tendre à la maison. Bref, le beau-père (ou la belle-mère) des contes de fées par excellence, ce personnage qu’on aime bien haïr, l’ennemi juré de nos héroïnes qui deviennent systématiquement princesses, car tout est bien qui finit bien. Enfin ça, c’est moins sûr, car l’histoire est le condensé de pas moins de vingt années de notes, dessins, griffonnements issus du cerveau rêveur de Guillermo Del Toro. Ce dernier, au départ, voulait raconter l’histoire d’une jeune femme enceinte tombant amoureuse d’un Faune, ce dernier exigeant qu’elle sacrifie son enfant pour vivre heureux jusqu’à la fin des temps. Bonne ambiance donc. Notons cependant que s’il n’est jamais question de sacrifier un bébé, Guillermo Del Toro réussira finalement à faire tomber amoureux un monstre et une jeune femme, dans son dernier film en date et en salles : La Forme de l’eau (2018). Revenons à Ofélia. À peine arrivée dans la petite forteresse de son désormais père, elle fait la rencontre d’un insecte, qui prend la forme d’une fée pour avoir la confiance de la petite fille, l’emmenant en promenade au beau milieu de la nuit, dans un vieux labyrinthe de pierre. Elle y rencontre un faune, incarné par le génial Doug Jones (voir mon article sur l’acteur), une créature quelque peu inquiétante, mais néanmoins assez sympathique, pour peu qu’on aime les vieilles branches au sens propre du thème. Celui-ci lui apprend qu’elle pourrait être une réincarnation de la princesse Moanna, mais qu’il n’en est pas tout à fait sûr. Pour s’en assurer, Ofélia doit passer trois épreuves herculéennes : du genre récupérer une clef dans un gros crapaud dégueulasse pour la mettre dans la bonne serrure sans réveiller un monstre chelou toujours incarné par Doug Jones, afin d’y récupérer une dague. Pour ne pas réveiller l’homme pâle, le nom du monstre, Ofélia devait ne toucher à rien sur la table. Mais vous connaissez les enfants, si on leur dit de ne pas toucher, de ne pas manger, ça touche et ça mange. Et voilà donc qu’Ofélia avale des grains de raisin l’air de rien, ce qui donnera lieu à la séquence la plus terrifiante, mais aussi la plus Coctalienne du film.

Alors quid de la réalité ? Le Faune existe-t-il vraiment ou tout comme Guillermo Del Toro dans sa plus tendre enfance, Ofélia fait des rêves lucides ou elle papote avec un monstre ? Est-ce un moyen pour cette enfant d’échapper à sa triste vie, dans laquelle sa mère se meurt en couche ? Ou est-elle vraiment une princesse des souterrains qui vivra éternellement heureuse en compagnie du Faune, après sa mort terrestre ? Libre au spectateur de se faire sa propre opinion, c’est là que réside la magie du film, où l’on peut décider qu’il se termine bien ou mal. Libre à chacun d’en faire son interprétation personnelle. Pour Del Toro, ça se termine bien. Le Labyrinthe de Pan est à mon sens l’histoire d’une enfant qui refuse de devenir adulte et qui se réfugie dans son imaginaire – si l’on voulait faire un mauvais jeu de mots, on pourrait surnommer le long-métrage Le Labyrinthe de Peter Pan, mais on vaut mieux que ça – et même pour être plus précise, l’histoire d’une petite fille qui refuse de devenir femme. D’une enfant à qui l’on répète sans cesse qu’elle est bien trop grande pour croire aux contes de fées. Le symbole de l’utérus est on ne peut plus présent et souligne cette interprétation. De l’arbre dans lequel a lieu la première épreuve en passant par cette mandragore, qui ressemble à un petit bébé, qu’elle doit nourrir avec son propre sang, en plus du symbole de la lune qui, s’il a un petit côté ésotérique bienvenue, est utilisé depuis des millénaires comme symbole de féminité rapport au fait que le cycle lunaire correspondrait au cycle menstruel. Sans compter que le Faune envisage de fonder une famille avec la jeune enfant, puisqu’elle retrouve son portrait avec un bébé dans les bras et le Faune à leurs côtés. C’est un peu chelou, mais on a accepté les histoires d’amour La Belle et la Bête et de La forme de l’eau alors comme Ofélia est censée grandir, on se doute que le Faune participera à son éveil sexuel et la fera devenir véritablement femme. Tout ceci est accompagné par la magnifique photographie signée Guillermo Navarro qui a collaboré de nombreuses fois avec Del Toro (L’échine du diable (2001) Hellboy (2004) etc), photographie qui scinde le film en deux puisqu’alors que la réalité est sombre, froide, dans les tons bleus, verts et gris, le monde Pan est quand à lui, chaud, doré et rouge. Les couleurs chaudes interviendront cependant par petites touches dans ce que l’on peut considérer comme la réalité. Toujours en opposition, ces deux mondes se répondent à plusieurs reprises, certaines scènes étant des miroirs, laissant penser que le réel sert l’imaginaire d’Ofélia. Prenons comme exemple une scène de repas protocolaire organisé par Vidal, placé en bout de table, dont le pendant imaginaire sera la deuxième épreuve dans laquelle on retrouve l’homme pâle dans la même position. Le long-métrage est également servi par une multitude d’interprètes grandioses et justes, avec en première position Doug Jones dans un rôle double et la jeune Ivana Baquero, brillante et sincère. Notons la maîtrise impeccable de son personnage pour Sergi Lopez en capitaine impitoyable. 

Véritable éponge culturelle, le réalisateur emprunte beaucoup à Cocteau (du Sang d’un poète (1930) au Testament d’Orphée (1960) en passant par le La Belle et la Bête de 1946), à Luis Buñuel ou au baroque de Mario Bava. Mais il se crée aussi son propre Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll et s’inspire des tableaux de Goya et j’en passe, de multiples artistes nourrissant l’imaginaire de Guillermo Del Toro. Notons que ce dernier souligne qu’il existe une connexion avec L’échine du diable (2001), qui se passe quelques années avant Le labyrinthe de Pan, pendant la guerre et que peut-être celui-ci est une suite du premier cité ou du moins pourrait en être un pendant masculin. Notons également un défaut de traduction internationale puisqu’en version originale le film s’appelle El laberinto del fauno, littéralement Le labyrinthe du Faune. Il n’est en effet absolument jamais question du dieu Pan.


A propos de Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie et a écrit un mémoire de recherche s'intitulant "Du masque neutre au masque numérique - Le corps de l'acteur à l'ère de la capture de mouvement", et le titre en jette plus que le contenu !

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