Pourquoi The Disaster Artist n’est pas le nouveau Ed Wood


Annoncée comme la version moderne du Ed Wood de Tim Burton (1994) focus sur The Disaster Artist (James Franco, 2018) qui s’intéresse à l’une des figures phares du nanar moderne : Tommy Wiseau.

Et la tendresse bordel !

Tout d’abord, je vais comme à mon habitude jouer la carte de la transparence la plus complète à votre égard. Non, je ne fais pas partie de ceux qui considèrent The Room (Tommy Wiseau, 2003) comme un film culte pour la simple et bonne raison que je n’en avais pas vraiment entendu parler avant cette remise en lumière récente. Aussi, si j’ai longtemps eu une tendresse pour les mauvais films, l’âge faisant son œuvre, je commence à préférer voir ou revoir de bons films que de perdre du temps à en voir des mauvais. Tout ceci étant dit, j’ai néanmoins toujours eu une grande fascination pour les réalisateurs de ces navets. Impressionné par leur pugnacité, leur incroyable amour de l’art, une abnégation à faire, triomphant de tout, outrepassant les quolibets des uns et les railleries des autres. Il y a, c’est triste à dire, chez ces réalisateurs sans talents parfois plus de désirs et de passion que chez certains génies. C’était ce qu’arrivait à capturer et transmettre Tim Burton dans son portrait déluré et touchant de Ed Wood (1994). Saisir la sincérité du geste, la nécessité pour ce jeune réalisateur de faire des films, contre vents et marées. Le portrait que Burton faisait d’Ed Wood était empli de tendresse, de bienveillance et d’admiration. Burton retrouvait sûrement en Wood une part du looser incompris qu’il fut à ses débuts chez Disney. Aussi, comparer The Disaster Artist à Ed Wood n’est pas totalement idiot. Les deux films dressant le portrait d’un réalisateur sans génie devenu culte pour avoir réalisé des films minables, tout en proposant de reconstituer, dans les deux cas, les tournages de leur œuvre phare : The Room d’un côté, et l’incontournable Plan 9 from Outer Space (Ed Wood, 1959) de l’autre.

Mais la comparaison nous permet aussi d’élucider ce qui se cache de profondément gênant dans l’entreprise de James Franco. Son portrait au vitriol du personnage de Tommy Wiseau semble bien moins bienveillant que celui du Ed Wood de Burton. Ici, Wiseau est dépeint dans toutes ses contrariétés, ses aspérités. Le moins que l’on puisse dire c’est que Franco n’entre pas dans une adulation aveugle, au contraire, il s’amuse à jouer ce rôle d’anti-héros en forçant ses traits les moins flatteurs. Il faut dire que Wiseau, le vrai, est un personnage aux facettes multiples, nimbé de mystères. Le fait qu’il garde secret son véritable âge, sa nationalité et surtout d’où lui viennent les 6 millions de dollars qui lui ont permis de réaliser The Room, a largement contribué à sa légende et nourrit les plus folles théories parmi lesquelles des supposées accointances avec la mafia. S’il n’épargne pas les zones d’ombre du personnage, Franco n’aborde pas le reste avec tendresse mais enrobe plutôt le personnage dans un linceul caricatural et excessif. Sa passion démesurée, son amitié avec Greg Sestero, sont toutes passées au tamis d’une gaudriole empruntant son ton à l’oeuvre décalée, malgré elle, de Tommy Wiseau. Il est évident que Franco n’aime pas son personnage et que ce qui l’intéresse est davantage de jouer un anti-héros antipathique que de capturer, comme Johnny Depp l’avait fait avec Wood, quelque chose d’enfantin, de sincère, de polir ou réhabiliter un personnage dans ce qu’il aurait de plus humain, de plus touchant. Un mépris qui ne dit pas son nom mais qui fut dévoilé à la face du monde quand, le 7 janvier 2018 dernier, lors de la Cérémonie des Golden Globes durant laquelle Franco remporta la statuette de Meilleur Acteur dans une comédie. Venu sur scène récupérer son prix, l’acteur-réalisateur fait monter Wiseau pour finalement l’empêcher délibérément de dire un mot au micro. Par ce geste, Franco clarifiait sa position : il ne se fait pas le porte voix de Wiseau, n’ambitionne pas de lui rendre hommage, mais ne l’utilise uniquement que comme un faire-valoir, un petit pantin médiatique qui n’est pour lui rien de plus que ce personnage de composition qui lui aura permis de remporter un prix.

Enfin, les récentes accusations qui permettent de dépeindre James Franco comme un personnage bien moins recommandable que Tommy Wiseau semble l’être, finissent de ternir la vision du film et d’éclaircir l’entreprise malhonnête du bonhomme. Comme dit plus haut, la force de Ed Wood était la sincérité de la démarche, cette façon qu’avait Tim Burton de faire à la fois un biopic et un autoportrait. L’assimilation entre son parcours et celui d’Ed Wood en fait sûrement l’un de ses films les plus personnels – sa difficulté à imposer son univers, sa vision et son excentricité, avant d’y parvenir et de finalement rendre hommage à d’autres réalisateurs qui n’ont pas eu cette chance, tels Ed Wood, auquel il trouve personnellement une forme de superbe – difficile de voir dans The Disaster Artist une quelconque opération autobiographique sinon une complaisance de son auteur à montrer que, grand acteur qu’il pense être, il est aussi capable de faire semblant de jouer mal. Le film aurait pourtant pu être un chant d’amour à tous ces loosers montés à Hollywood pour tenter de vivre de leur passion dans une jungle où tant de gens font déjà bataille. Mais James Franco comme son frère Dan (qui incarne Greg Sestero) n’ont pas le parcours d’un Tim Burton. Fils d’artistes, acteurs révélés très tôt, ils ne viennent pas d’aussi loin et sont plutôt des privilégiés. Sans tendresse, le film ne s’aborde pas comme une tragi-comédie et ne parvient jamais à rendre touchant son anti-héros. Wiseau, dans cette vaste mascarade, dupé par son apparente naïveté, se retrouve au final cantonné, à l’image de ce soir au Golden Globes, à jouer le rôle de bouffon du roi Franco. Sonne tes clochettes et tais-toi.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.

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